Dans l'intimité forestoise de « Madame Bruxelles »

PAOLO LEONARDI

mercredi 02 mai 2012, 13:16

Ministre bruxelloise de l'Energie, de l'Environnement et de la Rénovation urbaine, Evelyne Huytebroeck nous reçoit chez elle, à Forest, au coeur d'un des quartiers d'une capitale en pleine mutation. En poste depuis 2004, son rêve le plus cher est de faire de Bruxelles une ville durable. Si beaucoup de choses concrètes ont déjà été faites par ses équipes, elle est consciente qu'il reste du pain sur la planche.

Dans l'intimité forestoise de « Madame Bruxelles »

Au rez-de-chaussée, la maison de la ministre propose plusieurs pièces en enfilade : la salle à manger, une pièce destinée à la lecture (au coin du feu) et le salon © pierre-yves thienpont

Dans la maison d'Evelyne Huytebroeck, à Forest, il n'y a pas trois, mais quatre pièces en enfilade au rez-de-chaussée, qui se poursuivent naturellement vers un jardin en légère montée où trône un superbe magnolia qui ne demande qu'à exploser. Difficile de se dire que nous sommes en pleine ville car il se dégage de l'endroit une étonnante sensation de calme.

Cette maison de trois étages, la ministre bruxelloise qui a l'Energie, l'Environnement et la Rénovation urbaine dans ses portefeuilles l'a acquise il y a déjà vingt ans. « Parce qu'il nous fallait de la place avec l'arrivée de notre troisième enfant et parce qu'elle était abordable financièrement, se souvient-elle en sirotant… un verre d'eau pétillante sur la terrasse baignée d'un doux soleil printanier. Mon mari et moi l'avons payée 7 millions et demi de francs belges. Soit la moitié moins cher que ce que nous pouvions trouver à l'époque à Ixelles, une commune où l'on occupait un appartement près de l'avenue Louis Lepoutre. Combien vaut-elle aujourd'hui ? Franchement, je n'en sais rien mais quand je vois les papiers de candidats acquéreurs qui fleurissent dans ma boîte aux lettres, je me dis que je peux sans doute multiplier le prix par trois ! »

Née l'année de l'Expo Universelle à deux pas de la Grand-Place, Evelyne Huytebroeck a vécu ensuite à Molenbeek, de « l'autre côté du Canal », jusqu'à ses 29-30 ans. Marollien de naissance, son grand-père a tenu le Café des brasseurs. Sa grand-mère avait quant à elle un magasin de dentelles. La ministre connaît donc Bruxelles comme le fond de sa poche et l'apprécie au plus haut point. C'est sans doute pour ça qu'elle s'est mis en tête d'en faire une ville durable, une mission dont on saura bientôt si elle sera couronnée au niveau européen.

Dès l'âge de douze ans, la petite Evelyne sait ce qu'elle veut faire : journaliste ! Une profession qu'elle exercera dès 1981. « J'étais curieuse de tout, j'aimais beaucoup écrire et j'étais passionnée de voyages, dit-elle à ce sujet. Je travaillais beaucoup à la pige, pour beaucoup de supports différents, comme Marie-Claire, La Libre Belgique (où elle fit ses débuts comme chroniqueuse tennis…), la Revue Nouvelle et même le journal Tintin pour lequel je faisais une série sur les gens extraordinaires. C'était une époque formidable… »

Chaque année, Evelyne Huytebroeck partait avec une copine faire un grand voyage d'où elle ramenait un article. Elle se souvient ainsi de son passage à Haïti, juste avant la chute de Duvalier, au Nicaragua ou encore dans la ville argentine d'Ushuaïa, plantée tout au bout de la cordillère des Andes, de l'autre côté de la terre. « Je n'ai qu'un seul regret, dit-elle : celui de ne pas avoir été journaliste littéraire. J'adore la lecture mais depuis que je suis ministre, je ne lis plus beaucoup. Je le regrette… »

Autre souvenir marquant de sa jeunesse : son expérience à « Ouest-Radio », une radio pirate pour le compte de laquelle elle présentait deux émissions. « La première traitait d'informations de proximité. La seconde était une émission féministe intitulée : “Quand Jules s'enrhume !” (rires). Nous étions une vingtaine de jeunes, on bravait l'interdit car on allait acheter l'émetteur en Italie et on le ramenait en cachette dans le coffre de la voiture. Un jour, nous l'avons placé dans la coupole de la Basilique de Koekelberg. C'est là que la réception était la meilleure. C'était génial ! »

Militante, Evelyne Huytebroeck l'a toujours été et cela ne surprendra personne. Dès ses 15 ans, elle combattait dans les milieux étudiants pour les grandes causes : contre la faim dans le monde et le nucléaire et pour l'avortement. A 24 ans, elle rejoignit Ecolo. « En juin, cela fera trente ans… », soupire-t-elle en avalant une autre gorgée d'eau.

Le temps, elle le voit passer, ou plutôt filer, chaque jour et sans doute encore un peu plus vite depuis 2004, année où elle est devenue ministre. Aujourd'hui, deux de ses trois enfants âgés de 24, 22 et 20 ans vivent encore à la maison. Et quand ils seront partis ? « Je pense que Michel et moi nous nous tournerons vers un grand appartement passif avec une terrasse verte, dans le quartier de Sainte-Catherine. J'en ai justement visité un récemment. Il est situé juste au-dessus du parking de la rue de Flandre et appartient à une artiste flamande qui y a construit un loft avec jardin. Il y a des arbres, un potager, des ruches. C'est magnifique et cela prouve qu'on peut avoir du vert sur les toits de Bruxelles. En tout cas, moi j'y crois ! D'autres villes ont adopté ce concept, comme Chicago, Malmö et Copenhague. Alors pourquoi pas Bruxelles ? »

Mais Evelyne Huytebroeck le sait : il ne lui sera pas facile de quitter son repaire situé à un jet de pierre de Forest National. Un quartier qui n'a plus rien à voir avec ce qu'il était il y a vingt ans. « L'école de danse Rosas a amené beaucoup de jeunes dans ce quartier qui vit désormais au rythme des rénovations, explique la ministre. Le Wiels, le Brass, tout le site de Bata où l'on développe des appartements haut de gamme, l'ancienne entreprise Ducuroir, le quartier Bervoets : entre les places Saint-Denis et Saint-Antoine, il y a facilement 3.000 nouveaux habitants qui sont arrivés dans le coin. J'aime beaucoup cet endroit mais il ne faut jamais dire jamais… »

Ne demandez pas à Evelyne Huytebroeck quand elle compte rendre ses tabliers car elle reste, malgré le temps, passionnée par ce qu'elle fait. « J'ai la chance d'être en poste depuis 2004 et je vois chaque jour le résultat de ce que l'on fait, conclut-elle. C'est ça qui est génial ! Je ne sais pas si les gens s'en rendent compte, mais on a abattu un sacré boulot. En y mettant les moyens, c'est vrai, mais on a fait bouger les choses… »

Sa vision de Bruxelles en quatre points cruciaux

1 Améliorer la mobilité. « Bruxelles se retrouve face à un énorme défi : si l'on ne réduit pas le nombre de voitures, nous serons face à un gros problème. Un problème de qualité de l'air, d'environnement et de congestion d'automobiles. Il va falloir diminuer le nombre de voitures qui entrent dans la ville. On attend le RER, il faut développer les fréquences des trains qui entrent à Bruxelles et des transports en commun. Il faut arriver à avoir davantage de déplacements piétons et à vélo même si, culturellement, c'est très difficile chez nous, contrairement à d'autres villes comme Lyon, Bordeaux ou même Milan. Dans cette dernière, l'air y était devenu tellement irrespirable qu'elle a dû prendre des mesures fortes pour diminuer la pollution. Je ne veux en arriver à une situation pareille à Bruxelles. »

2 Aménager beaucoup de petits espaces verts. « On y travaille très fort, notamment le long du canal, mais aussi dans des quartiers fragilisés de Forest et d'Anderlecht. Il ne faut pas y créer seulement du logement, mais veiller à fournir des espaces publics et de l'infrastructure. Des grands parcs, on en a en suffisance. Bruxelles est d'ailleurs la ville la plus verte d'Europe, mais nous avons un déséquilibre entre les grands parcs et les petits espaces verts. Ceux-ci peuvent être, par exemple, un coin de rue qui sert actuellement de dépôt clandestin. Je viens de développer un plan qui vise à créer une plaine de jeux par 500 enfants et à moins de 300 mètres de chez soi. Car le gros défi de Bruxelles, c'est le boom démographique. Nous avons une population très fortement issue de l'immigration qui va amener beaucoup plus de jeunes et d'enfants, c'est une certitude. Il va falloir qu'on crée des crèches, des écoles et des espaces de jeux. Nous devons faire preuve de créativité. L'espace n'est pas un problème. On en a en suffisance. En juin sera lancée le long du canal à Anderlecht et à Molenbeek une opération intitulée “Garden”. Quinze espaces abandonnés vont être transformés par des artistes. Ce sera très chouette. »

3 Développer la zone du canal. « Il faut continuer à développer la zone du canal. C'est une des zones de Bruxelles où il y a le plus gros potentiel. Avec les Fonds structurels européens, j'y ai lancé la réhabilitation des brasseries Belle Vue ainsi que les opérations sur Port Sud et sur Abatan (NDLR : la rénovation des abattoirs d'Anderlecht). Mais de très nombreuses autres possibilités existent. Pour moi, il y a un axe où il y aura du logement, grosso modo entre la place Sainctelette et le pont Van Praet. C'est le bassin Béco et le bassin Vergote. Tour et Taxis va continuer à se développer et il y a le quartier Tivoli qui va en faire de même juste derrière avec le nouveau parc de dix hectares. Quant aux cimenteries qui peuplent pour l'instant le bassin Vergote, je ne veux pas les chasser de Bruxelles mais je suis persuadée que si l'on récupère le terrain de Schaerbeek formation situé un plus loin, on peut y développer un pôle logistique et entreprises dans lequel elles trouveraient une meilleure place. »

4 Créer une promenade verte le long de l'eau. « Quand je vois comment Paris a aménagé ses quais pour des balades à vélo ou à pied, je trouve cela extraordinaire et je rêve de voir la même chose à Bruxelles. Nous avons déjà une promenade verte (NDLR : longue de 63 kilomètres) qui existe et qui fonctionne très bien, mais elle fait le tour de Bruxelles. J'en veux une autre qui permette de se promener le long de l'eau. Il manque quelque chose de plus sympa et de plus convivial dans notre capitale. Selon moi, tous ces travaux peuvent être terminés pour 2020. »