Wikileaks : les « papiers d’ambassades » prêts à s’envoler
ALAIN LALLEMAND
vendredi 26 novembre 2010, 16:44
Une troisième fuite majeure de Wikileaks est imminente : les « papiers d’ambassades ». Elle consiste en la divulgation de millions de câbles diplomatiques américains, originaires de toutes les ambassades US de par le monde. Analyse des enjeux par Alain Lallemand
© AFP
Si les dernières révélations de Wikileaks dévoilaient les horreurs des guerres en Afghanistan (juillet) et en Irak (octobre), la prochaine fuite de Wikileaks va exposer une horreur d’une toute autre ampleur : celle des coulisses de la diplomatie américaine, leur dialogue singulier avec chacun de leurs interlocuteurs mondiaux, leurs tactiques et arrière-pensées. Il s’agit cette fois d’une fuite de plusieurs millions de documents (« sept fois plus importante » que la fuite sur l’Irak, qui comptait déjà 400.000 documents), constitué pour l’essentiel des câbles diplomatiques émis par les ambassades américaines de par le monde.
Inquiets à l’idée que leurs interlocuteurs – et parfois même leurs alliés les plus proches – puissent découvrir leurs analyses et stratégies, le Pentagone et le Département d’Etat se sont lancés ces derniers jours dans une vaste campagne de mise en garde et déminage auprès des pays qui pourraient être choqués par la teneur des nouveaux documents américains révélés par Wikileaks : Russie, Israël, Australie, Canada, Danemark, Suède, etc. Mais ce déminage a également concerné les deux assemblées du pays, Sénat et Congrès : via leurs « commissions de Défense » (Armed service committees), le Pentagone a prévenu mercredi ces assemblées que les prochaines fuites « pourraient avoir un impact défavorable sur les relations internationales des Etats-Unis » : « Les câbles du Département d’Etat, par leur nature, contiennent des analyses quotidiennes et des évaluations candides, comme en élabore chaque gouvernement qui entretient une diplomatie internationale concrète », explique la communication du Pentagone.
La mise au jour d’un double discours
En quoi ces révélations peuvent-elles faire très mal ? Prenons un exemple connu, déjà révélé en mars dernier par Wikileaks : une note spéciale de la CIA (lire par ailleurs), visant à conserver le soutien des opinions publiques européennes pour la guerre en Afghanistan. La CIA distingue des pistes de stratégie de communication pour les Allemands et les Français. En ce qui concerne l’opinion publique francophone, la CIA suggère notamment de jouer sur la culpabilité qu’auraient ces Européens à « abandonner les Afghans » : « La perspective de voir les talibans faire régresser les progrès difficilement acquis en matière d’éducation des filles pourrait provoquer l’indignation française, et être un point de ralliement pour un public français largement séculier ». En clair : dites que nous sommes en Afghanistan pour défendre les femmes, et lutter contre l’obscurantisme et la burqa.
Ce faisant, la CIA propose à la diplomatie américaine en Europe de tenir un discours mensonger : si on en croit l’excellente enquête « Obama’s Wars » du journaliste Bob Woordward, depuis septembre 2009, l’objectif réel de la Maison Blanche en Afghanistan est « de vaincre Al-Qaïda afin de protéger le territoire national américain ». Tant le Conseil de sécurité nationale que le Département d’Etat et le Pentagone ont admis qu’ils ne pourraient pas « vaincre » les talibans, qu’ils pourraient juste les « dégrader » : les empêcher de reprendre le contrôle total du pays (mais pas les empêcher de reprendre le contrôle de l’essentiel des campagnes…) Bref, hors les quatre grandes villes (Kaboul, Herat, Kandahar, Mazar), le sort des femmes afghanes n’intéresse nullement l’Amérique d’Obama.
La dissémination des câbles diplomatiques américains aura pour effet de révéler aux opinions publiques la froide « realpolitik » des Etats-Unis, mais il y a davantage : d’abord, une série de commentaires désobligeants, voire même incriminants, se trouveraient dans ces câbles. Moscou sait déjà que les commentaires américains de la politique du Kremlin vont être « désagréables », a révélé le journal russe « Kommersant ». Il est possible que ces câbles révèlent aussi des évaluations désobligeantes concernant, par exemple, la sécurité militaire à Kleine Brogel.
Ensuite, confirme une source australienne dont le gouvernement a déjà été briefé par les autorités américaines sur les fuites à venir, la « corruption » et le « comportement embarrassant » de certains gouvernants va être crûment exposée : par exemple encore, on imagine mal que l’ambassade des Etats-Unis à Kaboul n’ait rédigé aucun câble sur les réseaux de corruption et narcotrafics de la famille Karzaï.
La Maison Blanche sait ce qui l’attend
Pour résister à cette nouvelle vague qui risque de mettre en grave crise non seulement la diplomatie américaine mais des pans entiers de la diplomatie mondiale – le Département s’attend au « pire scénario », a confié mercredi un porte-parole du Département d’Etat – des groupes de travail ont déjà été constitués au sein du Département d’Etat et du Pentagone. Mais au fait, comment savent-ils à quoi s’attendre ? Selon une brève information diffusée dans la nuit de jeudi à vendredi par Wikileaks, l’un de ses partenaires de presse historique, le « New York Times », aurait briefé lundi la Maison Blanche sur la nature des documents qui vont fuir.
Pourquoi le « New York Times » a-t-il prévenu les autorités américaines ? D’abord, parce que le NYT entend garder sa complète indépendance vis-à-vis de tous, même de Wikileaks. Le quotidien new-yorkais l’a rappelé fin octobre : « Wikileaks n’est pas l’Associated Press », tout doit être si possible recoupé. Ensuite, il existe un argument juridique qui remonte à la publication en 1971 des « Pentagon Papers » (les « papiers du Pentagone », 7.000 pages de documents secrets sur la guerre du Vietnam) : dans ce dossier qui opposait le Pentagone au « New York Times », un arrêt de la Cour suprême empêche désormais toute censure, c’est à dire toute mesure préalable d’interdiction. En d’autres termes, tant qu’ils n’ont pas publié le premier papier, le NYT peut solliciter des réactions, des avis, des recoupements, etc. qui enrichiront de toute façon leur copie finale sans que, le journal puisse être muselé. Cependant, dès que le premier compte-rendu de presse paraît, le rapport de force est inversé et c’est le Pentagone qui a l’initiative et peut tenter d’interdire de nouvelles révélations. Une capacité d’initiative qui n’aura aucun impact si la fuite vient d’un coup, brutale et complète.