Accord de paix : Soudan et Sud-Soudan gagnent du temps

Rédaction en ligne

vendredi 03 août 2012, 22:02

L’ONU a prolongé son ultimatum lancé au Soudan et Sud-Soudan. Entretien avec Roland Marchal, spécialiste de la région au Centre national de recherche scientifique (CNRS) à Paris

L’ONU a prolongé son ultimatum, lancé le 2 mai dernier au Soudan et au Sud-Soudan, afin que les dirigeants des deux États en viennent à une entente sur les questions demeurées en suspens depuis la partition du pays en juillet 2011. Entretien avec Roland Marchal, spécialiste de la région au Centre national de recherche scientifique (CNRS) à Paris, qui revient sur les raisons de cet échec diplomatique et les liens privilégiés du Sud-Soudan avec les États-Unis.

Les présidents soudanais et sud-soudanais viennent de se voir accorder un délai supplémentaire par les Nations unies pour parvenir à un accord de paix. La communauté internationale peut-elle raisonnablement avoir confiance en ces deux hommes ?

Je crois que le fait que cet ultimatum ait été reporté signifie que, malgré toutes les difficultés, la communauté internationale pense qu’un compromis reste possible. Il y a eu, dans la première phase de négociations, un certain nombre d’avancées, notamment des propositions du Sud-Soudan au Soudan pour le redémarrage de l’industrie pétrolière (ndlr : le Sud-Soudan concentre l’essentiel des ressources pétrolières ; le Soudan, les oléoducs). Mais on n’est pas au bout du tunnel. Très clairement, la visite de la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton, vendredi à Juba, est un message adressé aux dirigeants pour qu’ils en arrivent à une entente. Pour le Sud-Soudan, il n’y a d’autres options qu’une normalisation avec Khartoum. Je suis raisonnablement optimiste…ou pessimiste. Je ne pense pas qu’une guerre frontale, comme on l’a imaginé à certains moments entre les deux États, soit possible. Mais les incidents à la frontière, eux, sont bien réels, se sont déjà produits, et vont continuer à se produire.

Quels sont les points qui achoppent dans les négociations entre Khartoum (Soudan) et Juba (Sud-Soudan) ?

Une question vitale est le partage des richesses issues de l’exploitation du pétrole. L’économie du Sud-Soudan repose presque uniquement sur la rente pétrolière et l’aide internationale. Au Soudan, aussi, on dépend du pétrole sud-soudanais, et ce n’est pas pour rien d’ailleurs qu’il y a eu des protestations à Khartoum, et dans d’autres villes du pays, contre les nouvelles mesures d’austérité prises récemment par le pouvoir. C’est effectivement la reprise de l’exploitation pétrolière au Sud-Soudan qui permettrait au « Nord-Soudan » (ndlr : le nom du pays est simplement « Soudan », mais pour des fins de différenciation M. Marchal utilise la formulation « Nord-Soudan ») d’avoir de l’argent frais, et peut-être un programme d’austérité moins abrupte. On a eu le triplement des prix de l’électricité en une semaine au Soudan. Bon, le gouvernement est revenu dessus, mais c’est pour vous dire comment la situation est très difficile pour la population au « Nord-Soudan ».

Il y a ensuite la question des frontières. Pour l’essentiel, il y a un accord, mais il y a néanmoins encore des points de désaccord concernant certaines zones comme la région d’Abyei (État de Kordofan du Sud au Soudan), celle d’Heglig (Kordofan du Sud), et le sud du Darfour (au Soudan). Mais les discussions sur la détermination des frontières sont en général des processus longs.

Enfin, plus important encore, il y a la question des mouvements armés dans les États du sud du Soudan (Nil Bleu et Kordofan du Sud). Il ne faut pas oublier l’inquiétude légitime de Khartoum, qui doit faire face à des mouvements armés, constitués de citoyens du « Nord-Soudan », mais qui, avant la partition, étaient politiquement rattachés à l’Armée populaire de libération du Soudan (au pouvoir à Juba), et qui le sont demeurés encore aujourd’hui. Ces mouvements se battent évidemment contre Khartoum. Cela dit, Khartoum a lui aussi des relations assez symbiotiques avec des milices au Sud-Soudan qui, elles, ont déclaré la guerre au pouvoir de Juba. (…). Cette question est si importante que le « Nord-Soudan » y voit une bonne raison de refuser tout accord général, même quand le Sud-Soudan fait des propositions intéressantes au niveau économique. Ils disent « nous, notre premier problème, c’est celui de la sécurité, et il faut régler ça immédiatement ».

Le Sud-Soudan semble avoir des liens privilégiés avec les États-Unis – Hillary Clinton a rendu visite au président sud-soudanais vendredi –, ce qui n’est pas nécessairement le cas de son voisin plus au nord. Comment les expliquer ?

Ces liens remontent au début des années 1990. À cette époque, l’extrême droite américaine, qui défend une vision militaire très anti islamique (ndlr : le Soudan est majoritairement musulman ; le Sud-Soudan, majoritairement chrétien) et qui sera impliquée dans toute une série de dérapages après le 11 septembre 2011, vont se lier aux insurgés sud-soudanais, parce qu’ils se battent contre un régime devenu islamiste après le coup d’État de juin 1989 au Soudan. Mais l’idée de cette droite religieuse américaine, ce n’est pas seulement de défaire les islamistes, mais aussi d’arrêter la propagation de l’Islam au sud du Sahara. Projet tout à fait illusoire et complètement idéologique, qui a toutefois permis de constituer un réseau d’appui impressionnant à l’Armée populaire de libération du Soudan, aujourd’hui au pouvoir au Sud-Soudan.

Le deuxième aspect est la lutte contre le terrorisme. La classe politique « nord-soudanaise », et surtout les islamistes qui arrivent au pouvoir en juin 1989, sont des gens qui ont toujours entretenu des relations avec des groupes qui, même avant le 11 septembre 2011, sont mal perçus par les États-Unis. Parmi eux, l’OLP (Organisation de libération de la Palestine), le Hamas, la « Gamma Islamia » en Égypte, etc. Et il faut rappeler que Oussama Ben Laden va résider à Khartoum de 1992 à 1996. Et donc, le soutien au Sud-Soudan sera également une façon de mettre sous pression un régime qui soutient le terrorisme, ou qui, à tout le moins, soutient des organisations qui déplaisent beaucoup à Washington. Certaines terroristes, d’autres islamistes, mais toutes hostiles à Israël.

Propos recueillis par Philippe Rodrigues-Rouleau (st.)