Syrie : le surréalisme de la Mosquée de Saladin

Rédaction en ligne

vendredi 03 août 2012, 20:55

La Mosquée verte de Saladin , intacte, se dresse au milieu des ruines d’Alep. Une mosquée comme QG des rebelles. Chroniques de la révolution syrienne (V)

Syrie : le surréalisme de la Mosquée de Saladin

© Reuters

Alep (1er août 2012) - En fin de soirée, hier, plusieurs voitures sont arrivées à l’hôpital de l’Armée syrienne libre (ASL), où j’ai établi mes quartiers. Toute une famille, parents, oncles et tantes, avec leurs enfants, qui fuyaient la ville, ont été pris pour cible par un hélicoptère de combat. Deux roquettes ont frappé leurs véhicules. Amputations, extractions des shrapnels, les chirurgiens ont opéré toute la nuit, dans une mare de sang.

On est venu me chercher : “ venez, venez voir ce qu’ils ont fait ! “.

Un homme, conscient, regardait en sanglotant sa main, pantelante, déchiquetée. Trois doigts avaient été arrachés ; les deux autres se balançaient dans le vide, encore attachés par les tendons à une masse de chaire déchirée. Le chirurgien m’a appris plus tard qu’il avait dû la couper.

Un autre, le ventre ouvert, déversait ses tripes sur la table des urgences ; le docteur Yasser, relayé par son collègue, le docteur Mohamed, a opéré pendant quatre heures : l’homme devrait s’en sortir.

Au rez-de-chaussée, l’odeur du sang était devenue insupportable. La chaleur l’emportait aux étages supérieurs, par les cages d’escaliers ; l’odeur se répandait aussi par les ascenseurs.

Les cris, la panique, les enfants en pleurs ; l’horreur, encore, et la misère, toujours.

Et puis, plus rien. Comme si la guerre s’était arrêtée.

Ce matin, non, plus rien. Le rez-de-chaussée, véritable purgatoire en tant normal, est presque abandonné, éclairé par un agréable soleil vespéral. Trois infirmiers y causent, sereins.

Les salles d’opération sont vides. Un milicien, nonchalant, écrase sa cigarette devant la morgue, dont il garde l’entrée, devenue passage obligé depuis que celle du hall a été condamnée.

C’est surréaliste.

Et même les bombardements avaient cessé, au cours de la nuit, sans que je m’en fusse rendu compte, déjà habitué à leur grondement incessant ; surtout, épuisé par la canicule, nerveusement harassé, j’avais trouvé un endroit où me réfugier pour dormir quelques heures et m’étais laissé aller à oublier tout ça, l’espace d’un somme.

Mais le répit allait être de courte durée et, comme le veut l’expression, c’était tout simplement le calme, avant la tempête…

Aujourd’hui, nous décidons de nous enfoncer dans la bataille. Mon ami Domenico, reporter à La Stampa, m’accompagne. J’ai demandé au commandant de l’ASL qui protège l’hôpital s’il pouvait nous prêter une escorte. Avec les miliciens, nous gagnons le quartier al-Fardous, voisin de Tarik al-Bab, là où se trouve “ notre “ hôpital.

Sur le chemin, nous nous arrêtons devant le principal fait d’arme de la veille : la centrale de la police du quartier, prise d’assaut par l’ASL qui, mardi, a attaqué plusieurs des lieux symboliques du pouvoir baathiste, tribunaux, commissariats, siège du parti… Autant de victoires par lesquelles elle est a fait la preuve de sa capacité de frapper où et quand elle veut, et avec succès.

Tout à côté, l’ASL organise une distribution de pain. Les quantités sont rationnées, pour casser le marché noir qui a fait son apparition ; de longues files s’étirent le long des murs, formant un angle au coin du bâtiment.

De là, on nous conduit dans un autre commissariat, où nous changeons d’escorte, puis dans une école, qui est désormais le quartier général de l’ASL d’al-Fardous.

Le commandant de la place se méfie ; il ne veut pas me dire son nom : il vérifie nos téléphones portables, mon appareil photographique, pour être bien certain qu’ils ne dissimulent pas du matériel GPS qui servirait à localiser son unité. Il nous interroge… Je lui donne le numéro du docteur Yasser, à l’hôpital ; un coup de fil, et tout est arrangé. Nous allons pouvoir investiguer dans al-Fardous sous la protection de son groupe.

En attendant, on nous offre le thé, et je sympathise avec deux jeunes miliciens qui parlent assez bien l’anglais. Ahmed, 19 ans, la kalachnikov à la bretelle, et Reda, 18 ans, qui aimerait bien trouver une petite amie ; “ mais, ici, m’explique-t-il, ce n’est pas comme en Europe : on ne peut pas embrasser une fille avant d’être fiancé “. Ils n’ont pas appris l’anglais à l’école, mais en regardant des films américains. “ On écoute, et on répète “, me dit Reda. La politique d’enseignement d’État axe plutôt l’étude des langues sur le russe, voire sur pas de langue du tout…

Reda terminait l’enseignement secondaire, et Ahmed commençait l’université, en sciences agronomiques, quand la révolution les a arrachés à leurs études. Ils me rappellent mes élèves…

J’apprends que le groupe du commandant sans nom détient des prisonniers. Je demande à les voir. On m’y autorise sans la moindre difficulté.

Il s’agit d’abord de six jeunes hommes, des policiers capturés la veille lors de l’attaque du commissariat principal, tous habillés à l’identique, en pantalon court et maillot orange (probablement les tenues de sport trouvées dans l’école). Je suis étonné, car, dès notre arrivée, je les avais vus circuler librement dans l’école-caserne ; l’un d’eux a même passé un long moment au téléphone, dans le salon où nous avons été accueillis. Reda m’explique, en riant, qu’ils ne sont pas vraiment prisonniers ; ils étaient obligés de se battre pour le régime, mais, dans le fond, ils n’ont aucune sympathie particulière pour le président al-Assad et le système. Aussi, dans quelques jours, ils seront relâchés et rentreront dans leur famille. Et ceux qui le souhaiteront pourront rejoindre la rébellion. En attendant, ils font le ménage et servent le thé…

On nous emmène ensuite dans une salle, où deux soldats blessés sont couchés sur des matelas. Ils sont visiblement bien soignés. Je demande au commandant, qui nous accompagne, si leur unité bénéficie de la présence d’un médecin. Et c’est bien le cas, ainsi que d’une pharmacie. Le groupe est bien organisé.

Quand un médecin soigne un insurgé blessé, s’il est pris par la police secrète ou les Shabihas, les miliciens du régime, il est brûlé vif ; les Shabihas entrent régulièrement dans les hôpitaux et, s’ils y trouvent des patients de toute évidence blessés lors des manifestations, ils les achèvent d’une balle dans la tête…

Tout au fond d’un couloir, j’aperçois deux hommes derrière une grille qui mène à un petit sous-sol. Eux, ils sont très clairement moins bien traités. J’interroge le commandant à leur propos. Ce sont des Shabihas. Ils ont dénoncé des gens qui aidaient les rebelles. Je ne peux pas prendre de photographie ; j’en prends quand même, et on me laisse faire…

Il faut attendre, pour sortir, que les hommes reviennent du combat. Trois heures s’écoulent ainsi. Je m’intéresse à l’armement des rebelles : tout est russe ou chinois ; tout a été pris à l’armée du régime. Un milicien m’explique qu’il a acheté lui-même son arme, à un soldat déserteur. Aucune aide occidentale n’est en tout cas visible. “ L’Occident ment “, s’exclame le commandant. “ Vos chefs ne cessent de dire à la télévision qu’ils veulent nous aider ; mais ils ne font rien et ne nous laissent même pas acheter des armes. Mais nous ne sommes pas seuls : Dieu nous aidera. “

- Dieu est ici ; il n’est plus en Europe, me dit Domenico, l’air très sérieux, en se tournant vers moi. Non, mais, c’est vrai, hein ! Regarde cette foi qu’on peut rencontrer ici. En Europe, Dieu n’est pas mort ; il est parti. Il ne parle plus. Ici, il parle encore…

Et nous reprenons le thé, avec Ahmed et Reda, et des gâteaux (mon ami de La Stampa en raffole). Les écouter est passionnant, et les circonstances font que nous devenons pour ainsi dire des amis. C’est accompagné de Reda, Ahmed et de deux autres miliciens que nous visitons le quartier ; ils nous montrent les volets des boutiques mitraillés, les immeubles crevés par les tirs des chars…

Au cours de la visite, nous nous arrêtons devant une des rares échoppes qui vendent encore du pain. Brusquement, comme un essaim, toute une foule se presse autour de l’étale. Reda rigole : “ c’est toujours comme ça ! Quand nous sommes là, ils vendent le pain à quinze livres ; et, quand nous ne sommes pas là, ils le vendent à vingt. Alors, les gens attendent que nous passions pour en acheter ! “. J’en déduis que l’ASL impose des prix maximum et essaie, globalement, de maintenir l’ordre. Reda m’informe que, bientôt, ils vont aussi s’attaquer au problème des ordures, qui s’accumulent dans les rues.

Arrive le moment de nous quitter : à notre demande, leur groupe nous transfère à celui qui contrôle le quartier de Sikari. Nous échangeons nos adresses électroniques. Il y a Facebook, aussi : la jeunesse syrienne n’a pas de retard sur celle de l’Europe. Et nous nous embrassons très sincèrement. Je leur demande à tous les deux d’être extrêmement prudents, de ne pas jouer les héros pour impressionner leurs copains, et je les quitte, en priant Dieu qu’il ne leur arrive rien et que, la révolution terminée, je puisse revoir Ahmed et Reda, qui me présentera sa petite amie…

Dans le quartier de Sikari, nous somme reçus par le commandant Farouk. C’est un quartier plus religieux ; le drapeau noir à l’inscription blanche “ il n’y a de Dieu que Dieu “ flotte à l’entrée du complexe qui abrite leur quartier général. Nous demeurons au QG le temps seulement de faire connaissance et de procéder à quelques vérifications, et nous traversons le quartier. Nous sommes pris en charge par le capitaine Mustapha ; lorsqu’il apprend que je suis belge, il commence à me parler néerlandais. Et de m’expliquer : “ ma femme est belge ; elle s’appelle Vivianne, et est de Sint-Niklaas ; moi, je suis revenu pour la révolution “… Ressortant tout ce qu’il me reste du néerlandais appris à l’école, je lui demande s’il veut bien nous escorter jusqu’à Salaheddine, la région d’Alep où ont lieu les combats les plus violents. Il nous y conduit, à travers les quartiers d’al-Ameria et al-Mashad, tous deux également aux mains de l’ASL.

L’après-midi est déjà avancée et, curieusement, les bombardements sont maintenant très espacés.

Arrivés à Salaheddine, au pied de la Mosquée verte de Saladin, qui a donné son nom au quartier et se dresse, intacte, au milieu des ruines, nous constatons les dégâts. Ce quartier, qui recouvre tout le sud-ouest d’Alep, est le plus régulièrement bombardé. À son extrémité nord-ouest, passe une autoroute. C’est la ligne de front ; les troupes gouvernementales sont stationnées derrière l’autoroute.

Mais le quartier est tenu par l’ASL. C’est indéniable : les troupes gouvernementales y ont été vaincues ; seule une petite partie, au nord, est encore disputée, au-delà de la rue Hamdanieh. Et, en somme, presque encerclée par l’armée régulière (la prise d’Anadan, dans la nuit du 29 au 30 juillet, a toutefois rouvert la route du nord), la ville, à l’intérieur, est donc coupée en deux, l’ASL contrôlant désormais toute la moitié sud-est, de Tarik al-Bab à Salaheddine.

Nous avons peu de temps ; nous sommes conduits au quartier général de la zone, mais nous y trouvons un tumulte complet : les combattants sont en train de tout déménager ; le QG, ici aussi installé dans une école, a été repéré ce matin par des hélicoptères qui ont bombardé l’endroit de roquettes. Deux avions de combat, un Mig-23 et un Soukoï, ont pris la relève. Toutes les maisons alentours ont été touchées ; les façades se sont effondrées sur les voitures garées dans les rues, jonchées de vêtements, de mobilier et d’ustensiles divers…

Ici aussi, j’examine l’armement que les rebelles sont en train de déplacer en catastrophe et de charger dans des pick-up. Notre arrivée n’était pas annoncée, nous sommes dans un des quartiers généraux de la rébellion, et la situation ne se prête pas à la dissimulation : toujours cet armement léger, des armes russes et chinoises prises à l’armée régulière, des kalachnikovs, surtout, usagées, que l’ont transporte dans des couvertures. Aucune arme occidentale ou israélienne. Comme à chaque fois que je les ai rencontrés, les rebelles n’ont manifestement pas reçu le moindre soutien extérieur, en matière d’armement, du moins, et ne peuvent compter que sur leurs propres ressources.

Je pose même la question sans détour ; un jeune homme s’exprimant parfaitement en anglais me répond que toutes leurs armes viennent de l’armée régulière syrienne, mais qu’elles suffiront à combattre “ le monstre “, et il ajoute :

- Le dictateur a dit au peuple : “ vous avez le choix : ou bien je reste au pouvoir, ou bien je détruis le pays “. Nous allons le chasser avant qu’il le fasse.

Le temps passe ; les vérifications auxquelles ont procédé les différents groupes qui nous ont pris en charge ont duré une éternité. Il nous faut quitter l’endroit avant la nuit ; mais nous reviendrons demain. J’ai en effet repéré deux, voire trois combattants, qui ne parlent pas l’arabe. Leur habillement m’interpelle également, et je me demande s’il ne s’agit pas là de l’un ou l’autre de ces djihadistes étrangers, parfois liés à al-Qaeda, dont certains médias ont dénoncé la présence en Syrie et dont j’avais moi-même évoqué l’existence dans plusieurs articles…

De ces transferts successifs, il apparaît clairement que, si le haut commandement de l’ASL est organisé de manière très militaire, sur le terrain, les groupes ne fonctionnent pas comme une armée : chaque groupe a son “ capitaine “ ou “ commandant “ ; les grades n’ont aucune importance. Il est le chef de sa petite troupe, constituée d’hommes du quartier, qu’il connaît et qui le connaissent. Et c’est bien normal, puisque, outre les déserteurs, la plupart de ces hommes sont surtout des civils qui se sont armés pour se protéger et, si possible, chasser le système baathiste du pouvoir.

C’est l’ensemble de ces groupes de quartiers et de villages que le Haut Conseil de l’ASL, constitué des officiers et généraux qui ont fait défection et se sont exilés en Turquie, essaie d’unifier pour mener efficacement la guerre contre le régime.

Nous ressortons du QG et marchons dans les rues délabrées…

Comme à son habitude, Domenico pense à haute voix :

- Mon cher ami, dans ma prochaine vie, je crois que je vais ouvrir une pâtisserie. Je serai au milieu des gâteaux, et plus de tout cela…

Nous rentrons à l’hôpital. La nuit s’annonce déjà, et il est grand temps de rédiger le témoignage des événements de la journée. C’est alors que nous nous rendons compte que tous les moyens de communication on été coupés : ni le téléphone, ni internet ne fonctionnent plus.

Un photographe espagnol, arrivé hier à l’hôpital, tente de mettre en place une connexion satellitaire. En vain. Nous sommes coupés du monde. Impossible d’envoyer ma chronique quotidienne au Soir. Impossible, surtout, de rassurer mes proches, qui pourraient m’imaginer pris au piège, toujours dans le quartier de Salaheddine.

Placide, Domenico philosophe : “ il y a toujours quelque chose qui ne marche pas, dans la vie “. Coïncidence parfois prophétique, c’est à ce moment-là que l’électricité se coupe également…

Tous les signes sont là : il faut s’attendre à un assaut dans les prochaines heures. La contre-offensive du régime, qui avait répondu à l’insurrection d’Alep, le 20 juillet, s’est heurtée à une résistance telle qu’elle n’a pu en venir à bout. Mais, après un retrait tactique, l’armée régulière va réattaquer.

Et, de fait, la nuit tombée, les premiers hélicoptères refont entendre leur ronronnement funeste dans le ciel noir d’Alep…

Par Pierre PICCININ (Historien - Politologue), en Syrie, juillet-août 2012