SoundCloud fait le son sur le Web

JONAS PULVER

mercredi 30 mai 2012, 10:33

Web SoundCloud permet à tout un chacun de mettre en ligne des fichiers audio. La plateforme rêve de s'affirmer en mémoire sonore mondiale et participative.

SoundCloud fait le son sur le Web

: DR

De la musique, bien sûr. Hits d'hier et d'aujourd'hui ou petites productions maison. Madonna, Björk, votre voisin dans son salon. Mais aussi des discours politiques, les gazouillis d'un nouveau-né, les murmures d'un ruisseau, le sifflement d'un train. Lancée en 2008, la plateforme SoundCloud est en passe de devenir à l'audio ce que FlickR est à l'image et YouTube à la vidéo : un gigantesque stock de fichiers, mis en ligne par des professionnels autant que par des particuliers.

Le site annonçait au début de l'année avoir dépassé la barre des 10 millions d'utilisateurs enregistrés, alors qu'il n'en comptait que moitié moins en juin 2011. « Ces derniers temps, nous accueillons 2 millions de nouveaux inscrits chaque mois, c'est tout simplement l'hystérie », s'enthousiasme Eric Wahlforss, l'un des deux fondateurs de SoundCloud, joint par téléphone à son quartier général de Berlin. Si on est encore loin des statistiques des géants du Net – Facebook et consort – qui engrangent les comptes par centaines de millions, SoundCloud n'en est pas moins entré dans la cour des grands, distançant du même coup la plupart de ses concurrents. Tandis que les serveurs de la compagnie se trouvent à Amsterdam, des antennes à Londres et San Francisco assurent la gestion à l'international. L'entreprise emploie une centaine de personnes.

Comment expliquer pareille expansion ? « Le son possède une composante émotionnelle irremplaçable, assure Eric Wahlforss. Nous allons briser le silence qui règne en majorité sur le Web. » Question de technologie : nécessitant moins d'espace sur les disques et moins de bande passante lors de leur chargement, les images ont envahi la Toile bien avant le son et la vidéo. Tandis que les éléments visuels font intégralement partie de l'environnement virtuel, la musique est longtemps restée confinée aux baladeurs MP3, smartphones et logiciels idoines, type iTunes.

La philosophie SoundCloud est sensiblement différente. Reprenons. D'une part, le site peut s'utiliser comme un portail de recherche (tapez Björk, Sarkozy ou « baby ») et de mise en ligne de fichiers pour les utilisateurs inscrits. D'autre part, il permet pour ces derniers l'intégration de lecteurs audio dans d'autres pages web, un espace personnel ou une page Facebook par exemple. Dès lors, il s'agissait pour les concepteurs de rendre ce lecteur visuellement attrayant tout en conférant son caractère unique à chaque fragment. « C'est pour ce faire que nous avons imaginé la waveform, qui déploie le spectre audio de chaque titre sur la longueur du lecteur », poursuit Eric Wahlforss. Le résultat, outre son design au rendu très professionnel, transforme l'immatérialité du son en objet physique, sensible. Surtout, il permet de faire de l'extrait un lieu de socialisation, d'évaluation et de discussion, puisque les utilisateurs peuvent laisser leurs impressions tout au long de la waveform, à l'endroit exact qu'ils souhaitent commenter (« Mec, t'assures trop ! », « Malade ce drop ! », « C'est quoi ce sample ? »).

Blanc, orange, gris mastic. La charte graphique de SoundCloud, volontairement minimale, dégage un mélange d'autorité et de propreté clinique qui tranchent avec le style hétéroclite et dispersé de MySpace, longtemps leader de la branche. « MySpace était un site plutôt mal exécuté, commente Eric Wahlforss à juste titre. Dans les années 2000, alors que je travaillais comme développeur pour des hébergeurs et des applications, j'étais également actif dans la musique électronique, tout comme mon partenaire Alexander Ljung. Nous cherchions une interface pour échanger et partager des morceaux avec nos contacts. Cela n'existait pas. Voilà le déclic. »

L'esthétique au cordeau héritée du clubbing berlinois imprègne SoundCloud, et son premier public était surtout lié à la culture électronique. Aujourd'hui, les objectifs embrassent des horizons beaucoup plus larges. « Le monde du son sur Internet a longtemps été fractionné, avec d'un côté la musique, et de l'autre la parole et le bruit. » Une dichotomie qu'Eric Wahlforss compte bien bousculer. « Outre les nombreux médias qui nous confient leurs podcasts, The Economist ou Vanity Fair par exemple, nous croyons énormément dans le blogging et le tweeting vocal. A la fois dans le monde professionnel, parce qu'enregistrer une conférence pour la partager à un groupe fermé de collaborateurs nécessite beaucoup moins de matériel qu'une captation vidéo. Et puis parce qu'un extrait sonore peut dire tellement d'un voyage ou d'un moment particulier, comme une sorte de carte postale émotionnelle. »

Qu'à cela ne tienne : les développeurs de SoundCloud ont intégré à leur application pour smartphone un outil d'enregistrement simple comme bonjour, mettant à profit des micros « qui sont souvent aussi performants que les appareils photo ». Sonomaton, album de bruits ou, côté musique, de nombreux logiciels de production, du plus élémentaire (GarageBand) au plus sophistiqué (Ableton Live). De quoi télécharger directement la démo la plus bricolée ou le projet le plus abouti, d'un simple clic. « Ces logiciels ont énormément progressé, observe Eric Wahlforss. Ils sont désormais plus maniables, plus légers, accessibles à une proportion toujours plus grande parmi la nouvelle génération. »

Le plaisir de mettre en ligne, donc. C'est d'ailleurs à travers lui que s'opère la monétisation du site, dont les résultats restent pour l'heure confidentiels. Ici, pas de bandeaux publicitaires, ni de frais liés à la consommation de contenu. La lecture en streaming et le téléchargement des fichiers demeurent absolument gratuits, tandis que les comptes payants, qui assurent à la plateforme ses rentrées de liquidité, offrent aux utilisateurs désireux de passer à l'étape « premium » l'opportunité d'uploader davantage de clips, d'augmenter leur taille et la qualité de leur présentation.

En clair, les consommateurs de SoundCloud ne sont pas ceux qui écoutent, mais bien ceux qui donnent à écouter, selon un modèle inverse par rapport aux sites de streaming façon Deezer ou Spotify. Payer pour exister aux oreilles de quelque 13 millions de visiteurs : la réussite économique de SoundCloud passe par la transformation de l'utopie auto-promotionnelle de l'Internet 2.0 en modèle attractif, et rentable.

www.soundcloud.com