Fra Angelico, frère des anges, à Paris

DANIELE GILLEMON

mercredi 26 octobre 2011, 14:40

Vingt-cinq tableaux du peintre prêcheur et autant de ses maîtres et suiveurs. Une expo-bijou. On s'y marche sur les pieds.

Fra Angelico, frère des anges, à Paris

Madone aux Cèdres de Fra Angelico © DR

Fut-il davantage « artiste » que prêcheur ? On en discute toujours comme du sexe des anges. D'abord formé comme peintre, Fra Angelico entra dans les ordres vers 1417 pour y bénéficier, sans doute, d'une liberté artistique plus grande et d'un accès plus facile à une profession alors régie par les contraintes corporative et des contrats exigeants. L'œuvre du dominicain né à Fiesole en 1400, de son vrai nom Guido di Piero, continue d'apparaître… miraculeuse aux historiens de l'art. Une source intarissable de délicatesse et de jouvence picturale à l'aube d'un Quattrocento pourtant riche en génies.

Repères

« Fra Angelico et les maîtres de la lumière », Musée Jacquemart-André, 75008 Paris, 158 boulevard Haussmann, jusqu'au 16 janvier. 0033-1-45.62.11.59, www.museejacquemart- andre.com De Bruxelles à Paris, avec Thalys, en 1h20. www.thalys.be

En 1982, Jean-Paul II canonisa ce peintre qui, cinq siècles plus tôt, avait si exquisément peint l'invisible au sein du visible. Par une curieuse ironie du sort, Fra Angelico, symbole du désintéressement et de l'humilité, devint en pleine période de narcissime plastique, le saint patron des artistes !

Fusionnant visible et invisible, Fra Angelico signait aussi, avec ses compères, l'irruption de l'humain, de la nature, du « moderne » dans la tradition religieuse, orientant pour des siècles la peinture occidentale. Les collines ondoyantes de Florence avec leurs cyprès fuselés, droits comme des i, leurs églises, leurs forteresses se mêlent aux scènes sacrées, étayant l'importance du vivant et d'un regard nouveau, attentif, sur l'antiquité. Michel Ange, plus tard, dit joliment de Fra Angelico qu'il avait certainement fait un tour au Paradis pour y repérer les modèles de ses figures et de ses compositions ! Il n'était pas moins sensible à l'avant-garde.

Le temps paraît sans emprise sur la limpidité et la finesse des œuvres, la transparence des couleurs, le doux rayonnement des ors, des bleus d'azur et de saphir, des pourpres, des carmins et des roses, qu'il s'agisse des miniatures, des peintures sur bois qui sont en bon nombre ou des fresques du couvent de San Marco, à Florence, qu'on ne peut évidemment admirer ici. On verra, en revanche, le fabuleux tableau compartimenté (partie d'ex-voto) qui relate les différents épisodes de la Passion, et où le peintre manifeste quelque chose d'un ancêtre du cinéma !

Le fait que Paris accueille 25 de ses œuvres et autant de ses maîtres, collaborateurs et suiveurs pratiquement aussi notoires, c'est sûrement un événement, mais peut être une folie vu la fragilité des panneaux sur bois. Les plus importants musées italiens, Offices en tête, ont prêté, une générosité qui se justifie peut-être par le fait que le musée parisien a toujours fait grand cas de la peinture italienne au sein de ses collections et qu'il possède lui-même quelques joyaux.

La modernité pointe son nez

On aurait tort cependant de n'avoir d'intérêt, dans l'exposition, que pour Fra Angelico. Bien sûr sa Thébaïde, ses Vierges d'humilité, sa Nativité ou sa Prière au Jardin des Oliviers sont des morceaux de premier choix. Mais s'il incarne une bonne part du génie florentin de cette première Renaissance qui ne rompt pas encore avec le gothique, il n'est pas seul, partageant ce privilège avec ses maîtres, Monaco, da Fabriano, Masolino… et ses collaborateurs ou suiveurs aussi notoires que Gozzoli, Lippi, Strozzi et surtout le sublime Uccello représenté ici par le « Saint Georges » du Louvre. Un même don d'enfance, une même science moderne de l'espace, une même douceur et surtout, une même lumière, émanant de la couleur et pas seulement de l'or, les lient.

Leur délicatesse se fait parfois cruelle, sanglante, espiègle, insolente. Dans Le Martyr des Saints de Fra Angelico, les têtes tranchées roulent au sol comme des balles, dûment ceintes de leurs auréoles. Ailleurs, on s'amusera de voir un moine traire un… cerf, les femelles étant exclues du cheptel monastique. Sans cesse la modernité pointe son nez sans rejeter les valeurs traditionnelles.

Le mécénat galopant des Médicis permettait cette émulation. Les princes de la Florence toute-puissante considéraient Fra Angelico à sa juste valeur et lui permirent de décorer chapelle sur chapelle ainsi que le fameux couvent San Marco de Florence. Dès 1430, Fra Angelico fut aussi une sorte de peintre de cour en relation avec les puissants, liant de manière très moderne le temporel au spirituel…