La beauté du silence et du théâtre Nô

à DOMINIQUE LEGRAND, ; Maastricht.

mercredi 25 janvier 2012, 11:57

L'estampe japonaise croise l'éphémère de la nature et le pathétique destin mouvementé des humains.

La beauté du silence et du théâtre Nô

Tradition picturale du Monde flottant : « Cailles et pleine lune » (c1900) ©Collection Tessa Schaap, Pays-Bas

Une technique d'une finesse implacable. Des coloris si purs qu'il est quasi impossible de distinguer les estampes japonaises de Tsukioka Kogyo de la technique picturale.

Au Musée Bonnefanten, l'exposition « La beauté du silence » met en scène les superbes séries livrées par cet artiste célèbre au tournant du XIXè siècle par ses représentations du théâtre Nô. L'année de naissance de Kogyo, 1869, correspond à de grands changements économiques et sociaux au Japon. Jusqu'en 1868, les shoguns avaient imposé leur loi féodale, contrôlant l'ensemble des familles importantes au Japon. Le pouvoir de l'empereur se voit restauré en 1868 : c'est le début de l'ère Meiji, du nom du premier empereur « moderne » au Japon. Meiji s'ouvre à l'Europe, au business. Il est l'artisan de la révolution industrielle du pays insulaire. Ce point historique est nécessaire pour comprendre le renouveau du théâtre Nô, valeur extrême-orientale classique passée sous silence sous le shogunat.

Fort de sa beauté tranquille, ce théâtre traditionnel renaît de ses cendres, pas seulement sur les planches mais aussi sur le papier. Les estampes choisies dans la collection du Musée japonais SieboldHuis de Leyde, aux Pays-Bas, témoignent de ce « revival ». L'atout de Kogyo est la formidable somme documentaire qu'il livre sur le théâtre Nô, les acteurs, les thèmes de vengeance, jalousie, amour, fantômes qui viennent hanter les vivants mais aussi un regard sur l'atmosphère piquante des coulisses.

La force des couleurs des scènes où seul l'artiste principal porte un masque, la finesse du trait permettent-elles de comparer Tsukioka Kogyo aux maîtres de l'estampe qui le précèdent, Hiroshige ou Hokusaï, suprêmes praticiens de l'« ukiyo-e » ? Fils de Tsukioka Yoshitoshi, un des fameux artistes des « images du Monde flottant », il en est l'héritier par un dessin rapide et éthéré, proche d'un haïku auquel il adjoint des influences occidentales.

La nature et les oiseaux

Pour apprécier l'essence de son style, il faut se tourner vers la deuxième facette de l'exposition, des scènes immuables appartenant au « kachô », tradition picturale privilégiant la représentation de la nature, fleurs et oiseaux et oiseaux en tête. Parallèlement aux mugissements théâtraux des forces humaines, l'artiste joue la carte du retour vers cet art qui a influencé le japonisme, l'Art nouveau et les impressionnistes français. La beauté tranquille et silencieuse se faufile en finesse dans ces œuvres réalisées sur du papier où planent un silence immobile, une forme qui s'élance. Cailles sous la pleine lune, rat des champs examinant un radis, martin-pêcheur à l'affût, on retrouve la vie qui se dénude, une beauté du silence non plus réservée à l'élite mais vouée à une plus grande diffusion populaire.