« Présent » : ce que l'on croit voir...

JEAN-MARIE WYNANTS

vendredi 06 avril 2012, 10:26

Ruptures, strates, couches, mille-feuilles, ont façonné l'identité l'Académie royale des Beaux- Arts de Bruxelles. Démonstration plurielle à la Centrale électrique et au Markten.

« Présent » : ce que l'on croit voir...

Le « Pierrot » de la céramiste et sculptrice Sofi Van Saltbommel brouille toute lecture trop immédiate alors que Jérôme Considérant essaime un peu partout ses irrésistibles panneaux de signalisation © DR

On peut avoir 300 ans et tenir une forme de jeune homme. La preuve avec Présent !, exposition collective célébrant les trois siècles d'existence de l'Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. « Nous n'avons pas voulu donner dans la commémoration, explique Marc Partouche, son directeur actuel. Nous voulons au contraire montrer que l'Académie est bien vivante, en présentant les travaux d'une trentaine d'artistes qui en ont été les élèves durant ces cinquante dernières années. »

Pour parvenir à caser tout ce beau monde, deux espaces ont été nécessaires : la Centrale électrique et, à deux pas de là, le centre culturel De Markten. Dès l'arrivée à la Centrale, on est accueilli par les irrésistibles panneaux de signalisation de Jérôme Considérant. Celui-ci en essaime un peu partout dans le parcours, revisitant à l'aide des petits personnages de la signalisation routière des œuvres aussi emblématiques que la Dernière Cène, le Radeau de la méduse, la Mort de Marat ou encore le Déjeuner sur l'herbe.

À sa suite on reconnaît d'emblée le travail de Jacques Lennep, Kikie Crèvecœur, Walter Swennen, Stephan Balleux ou encore Arié Mandelbaum. Autant d'artistes largement reconnus aujourd'hui.

Dans l'une des premières salles de la Centrale, il faut prendre le temps de s'asseoir pour découvrir les différentes vidéos de Robin Pourbaix. Dans la plus grande, des personnages nus sortent régulièrement de l'océan comme si celui-ci donnait naissance à une nouvelle humanité. Sur les côtés, on apprécie particulièrement celle où les passagers d'un avion sont surpris en plein ciel par un quidam faisant la manche comme dans le métro.

Céramique et vidéo

Sofi Van Saltbommel présente une série d'œuvres de différentes époques (la plupart à De Marktent) couvrant toute l'étendue de sa pratique entre sculpture, céramique contemporaine, installation et faux ready-made. Pour mieux en saisir toute la portée, il ne faut pas manquer, à la Centrale électrique, les explications de l'artiste, interviewée comme les autres participants pour une série de portraits vidéo réalisés par des élèves actuels de l'Académie.

Vidéo encore avec la Borderline de Benoît Félix où l'artiste trace sur le mur une simple ligne noire qui va rapidement se révéler plus surprenante que prévu. Le même Benoît Félix livre dans la salle centrale une pièce magistrale dont il a le secret. Visitant l'exposition de Michel François au Mac's, il en a ramené une des grandes affiches que l'artiste mettait à la disposition des visiteurs. Son choix s'est porté sur l'image d'une grande feuille de verre éclatée dont il s'est appliqué à découper au cutter les traces blanches de la brisure. L'éclatement devient ainsi un objet en lui-même.

Autre travail d'orfèvre avec Marco de Sanctis qui s'empare de gravures ou de reproductions d'œuvres anciennes pour les prolonger (parfois hors du cadre) avec une minutie et une subtilité qui rend son travail invisible dans un premier temps avant que l'œil en découvre toute la formidable présence.

Dans un tout autre style, Laurent Jourquin crée une série de personnages, souvent de grande taille, à partir de morceaux de carton. La chose semble amusante mais prend une ampleur inattendue avec l'immense Michael Jackson et son chimpanzé Bubbles, offrant une vision finalement assez effrayante avec les visages coupés en deux les transformant en morts vivants.

On passe ainsi parmi une multitude d'univers très différents mais où, le plus souvent, ce que l'on croit voir n'est pas vraiment ce que l'on voit. À ce petit jeu, la palme revient à Yves Lecomte avec son travail sur les miroirs. Dès l'entrée, une sorte de grand écran affiche la mention : « Les images ne nous parviennent plus ». La formule classique prend ici une allure de commentaire sur l'état du monde et de la communication, la profusion d'image empêchant celles-ci d'être lues, comprises et même vues. Pourtant, ici, l'écran est en fait une simple vitre soigneusement peinte en noir par l'artiste pour donner l'illusion de l'écran vide. En s'approchant, on y reconnaît son reflet, l'écran vide devenant miroir et générant les images que nous lui offrons.

Plus loin, Lecomte inverse le processus, peignant sur toile une série de miroirs dont il ne montre que la face aveugle. Recopiant avec une minutie admirable la couche de peinture qui en protège l'arrière, il en restitue les griffes, les coups, les éventuelles traces de colle, les numérotations d'artisan… Il sème ainsi dans le parcours une série de faux miroirs retournés, ne renvoyant plus aucune image mais devenant eux-mêmes objets d'art fascinants.

« Présent ! », jusqu'au 22 avril, du mardi au dimanche, à la Centrale électrique, place Sainte-Catherine 44, 1000 Bruxelles et De Markten, Vieux marché aux Grains, 5, 1000 Bruxelles. Infos : www.lacentraleelectrique.be, www.demarkten.be, www.brupass.be