Henri-Edmond Cross et le néo-impressionnisme

DOMINIQUE LEGRAND

mercredi 25 avril 2012, 10:26

À la différence de l'expo du musée Marmottan, celle-ci montre l'originalité des recherches de Cross et son influence sur Matisse.

Henri-Edmond Cross et le néo-impressionnisme

« Côte provençale, le Four des Maures » (1906-1907) © Musée de la Chartreuse, Douai

Comparé à Georges Seurat, Henri-Edmond Cross est le second couteau du mouvement néo-impressionniste. Dès 1886, avec l'exposition de la toile-manifeste de Seurat, Un Dimanche à la Grande Jatte, les « Néos » tournent le dos à l'impressionnisme romantique : l'art doit être positiviste et maîtrisé, résulter de l'expérience et non de la seule intuition, devenir un impressionnisme scientifique. Pour tendre vers cette logique picturale, Seurat peint par petites touches, utilisant la division du ton fondée sur l'emploi de couleurs juxtaposées. Son credo, c'est la complémentarité des couleurs, le contraste simultané. Notre œil n'a plus qu'à faire le travail !

À ce moment-là, Cross est déjà l'ami fervent de Seurat et de son style décoratif. Composé de Pissarro, Signac, Dubois-Pillet, Luce, Angrand, un groupe se compose autour des deux théoriciens du divisionnisme, faisant des adeptes jusqu'en Belgique, en particulier Van Rysselberghe. Parallèlement à leur quête de la lumière pure et de la couleur éclatante, les Néos défendent la notion d'harmonie, celle d'un Paradis terrestre qui n'est pas seulement pictural mais rejoint les thèses politiques d'une nouvelle Arcadie, un monde juste et égalitaire.

La couleur libérée

Originaire de Douai, Cross sera le peintre qui va révolutionner la peinture à la vitesse de la lumière ! En très peu d'années, de 1891 à 1907, Cross va libérer la couleur, recomposant des paysages où il abandonne le principe du mélange optique. C'est Le Four des Maures, ou les nus féminins batifolant dans une nature paradisiaque, où il laisse apparaître le tracé gestuel.

Il a rejeté la fameuse notion de pointillisme chère à Seurat dès 1890 au profit d'une touche plus personnelle, dynamique, parfois en tesselles régulières, parfois allongées, parfois imbriquées.

Cette exposition montre pour la première fois toute l'originalité de ce peintre moins médiatisé. Cross travaille en plein air – une série magistrale d'aquarelles inédites en témoigne –, mais il recompose ses toiles en atelier, utilisant la ligne puis la couleur seule comme vecteur d'émotions.

De Venise aux rivages de la Méditerranée, Cross joue des mauves, des roses et des jaunes comme d'une gamme chromatique de sentiments. Touche vibrante, explosion colorée montrent combien l'artiste est sensible à l'influence de Matisse. Les deux hommes se sont rencontrés durant l'été 1904, à Saint-Tropez, chez Signac. Un an plus tard, Matisse et Derain bouleversent à leur tour la peinture en lançant les feux du fauvisme, à Collioure.

Cross poursuit ses paysages de rêve, partageant sa palette de roses et de mauves avec Manguin, Valtat ou Camoin qu'il a attirés à Saint-Clair et Saint-Tropez. La deuxième partie de l'exposition montre comment Matisse va les manger tout crus, de ses premières œuvres divisionnistes (Tulipes perroquets) à La Moulade qui offre à la couleur toute sa puissance d'expression. Les deux toiles datent d'un même été 1905 !

Née d'une rencontre entre Cross et Matisse, cette conquête de la couleur pure offre une réflexion sur l'histoire de l'art : « Matisse va assimiler les leçons de Cross puis de Cézanne pour s'en libérer, confirme Dominique Szymusiak conservateur du Musée Matisse et commissaire de l'exposition coproduite avec le Musée Marmottan. Pour lui, c'est la couleur qui fait le dessin, avec ce blanc de la toile laissée en réserve qui permet des passages entre les complémentaires. »

« Henri-Edmond Cross et le néo-impressionnisme. De Seurat àMatisse », Musée Matisse, Le Cateau-Cambrésis (Nord), jusqu'au 10 juin. Catalogue 29 euros. Guide du visiteur, gratuit. www.museematisse.cg59.fr