Hirst, fascinant « requin » de l'art

JEAN-MARIE WYNANTS

jeudi 03 mai 2012, 11:32

Requin embaumé, armoires à pharmacie et crâne couvert de diamants ont fait la réputation de Damien Hirst. Gérant sa carrière comme un chef d'entreprise, il gêne autant qu'il fascine. Sa première rétrospective montre que son art vaut mieux que le cirque qui l'entoure.

Hirst, fascinant « requin » de l'art

LONDRES

L’art de se vendre

Évoquant la rétrospective londonienne, un critique conseillait aux collectionneurs possédant des œuvres de Hirst de s'en débarrasser au plus vite, celles-ci étant appelées à perdre rapidement de leur valeur. Seul l'avenir dira si le conseil était le bon. En attendant, Damien Hirst continue à concilier magistralement art et commerce. À la Tate Modern, la dernière salle de son exposition est entièrement occupée par la boutique. La chose n'est pas nouvelle hormis le fait que cette fois, on ne peut y accéder qu'à l'issue de l'expo. Elle en fait intégralement partie. Du coup, à côté des t-shirts, magnets, calendriers et autres gadgets, on y trouve des rouleaux de papier peint reprenant certains de ses motifs les plus connus, un fauteuil de plage décoré de papillons (310 livres), un skateboard (480 livres) mais aussi de nombreuses pièces de collection dont les prix peuvent monter jusqu'à 15.000 livres. Avec Damien Hirst, qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en offusque, le commerce est élevé au rang des beaux-arts.

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Les yeux écarquillés, une gamine de 6 ou 7 ans s'est figée au beau milieu de la salle 6. Un instant plus tôt, un grand papillon s'est posé sur la manche droite de son caban jaune. « Les papillons sont attirés par les couleurs vives, nous souffle un gardien. De temps à autre, ils viennent se poser sur un visiteur. Notre boulot consiste notamment à les récupérer avant que les gens passent dans la salle suivante. »

Avant cela, les gardes ont dû faire patienter le public devant un sas fermé par de longues lamelles de plastique. La file contourne une table où sont posés quelques cendriers. Aux murs, huit tableaux monochromes aux couleurs éclatantes. Des papillons morts sont englués dans la couleur.

Pour ne pas perdre leur place dans la file, la plupart des gens ne prennent pas la peine de s'approcher et de se plonger dans ces étranges collisions entre la mort et la vie, la couleur joyeuse et le mouvement figé. Pourtant, tout Damien Hirst se retrouve dans ces œuvres datant de 1991. Plus de vingt ans plus tard, cette installation vivante, reconstituée pour la première fois, fait toujours son effet. Elle permet aussi de mieux comprendre l'univers d'un des artistes les plus célèbres mais aussi les plus décriés de notre époque.

En lui consacrant sa première exposition rétrospective, la Tate Modern savait qu'elle allait faire courir les foules et susciter le débat. On fait la file pour acheter les tickets au sous-sol, pour entrer dans l'expo au troisième étage et pour visiter l'installation des papillons dans la salle 6.

La foule est au rendez-vous dans un étonnant mélange d'amateurs d'art, de touristes, de familles en goguette, de classes de bambins fascinés.

C'est que Damien Hirst est un cas. La plupart de ceux qui visitent l'exposition n'ont jamais vu une seule de ses œuvres. Ils en connaissent par contre les reproductions parues dans les médias, montrées à la télévision, imprimées en poster ou sur des t-shirts : le requin mort à la gueule grande ouverte enfermé dans un grand bloc de verre et d'acier ; le crâne recouvert de centaines de diamants (l'œuvre d'art la plus chère au monde, dit-on) ; les étagères métalliques où s'alignent par centaines des pilules colorées…

Même les amateurs d'art n'ont généralement vu ses œuvres qu'au compte-gouttes à l'occasion de grandes biennales, d'exposition en galerie ou de ventes prestigieuses.

L'exposition de la Tate Modern est donc bien un événement. Pour la première fois, on peut découvrir le parcours de l'artiste depuis ses débuts jusqu'à aujourd'hui. La première salle présente des œuvres réalisées lorsqu'il était encore étudiant. Notamment une photo noir et blanc du jeune Damien à 15 ans. Il pose à côté de la tête d'un homme mort au département d'anatomie de l'université de Leeds. Il semble se marrer comme un fou, mais confesse : « Si vous regardez bien mon visage, je suis en train de crier : Vite ! Vite ! Prends la photo… J'étais absolument terrifié. »

Cette image apparaît aujourd'hui comme un premier pas dans cette exploration de la mort qui caractérise toute son œuvre : animaux conservés dans de gigantesques cuves, mouches dévorant une tête de vache morte avant d'aller se faire frire sur un tue-mouche électrique, cendrier géant rempli de mégots, armoires alignant des produits pharmaceutiques ou des instruments de médecine… La mort rôde dans tout son travail jusqu'au fameux crâne couvert de diamants, exposé dans la Turbine Hall comme une relique magique du passé.

Si l'œuvre de Hirst prend parfois des allures outrancières, l'exposition de la Tate en fait ressortir la cohérence, notamment dans les incroyables tableaux constitués de milliers de papillons collés sur une toile peinte. Des papillons omniprésents, à la fois colorés, vifs, légers, mais aussi fragiles et passant si vite de vie à trépas.

Damien Hirst n'est sans doute pas le plus grand artiste vivant. Mais la visite de son exposition et la lecture de la longue interview du catalogue, menée par Nicholas Serota, directeur de la Tate, mettent en lumière un artiste bien plus intéressant que l'image de faiseur commercial qu'on a trop souvent de lui. Et qu'il a largement contribué à forger.

Jusqu'au 9 septembre à la Tate Modern, Londres. www.tate.org.uk ou www.damienhirst.com