Des artistes contemporains face au mythe de la Tour de Babel

DOMINIQUE LEGRAND

mardi 12 juin 2012, 11:35

Entre merveilleux et fantastique, le Palais des Beaux-Arts de Lille prend d'assaut la Tour de Babel. En octobre, le projet reliera Lille à Bruxelles, sous l'égide du thème de Babel et des merveilleux paysages flamands du XVI e siècle. Expositions, concerts, films, multimédia vont réunir de grandes institutions franco-belges dans une coopération artistique transfrontalière.

Des artistes contemporains face au mythe de la Tour de Babel

Jouant de toutes les références de l’histoire de l’art, « Versailles » de Jean-François Rauzier rencontre Du Zhenjun qui symbolise une humanité désespérée par ses propres excès©DR

LILLE

Programme

Expositions « Babel », jusqu'au 14 janvier, Palais des Beaux-Arts, Lille. « Les Fables du paysage flamand au XVIe siècle. Bosch, Bles, Breughel, Bril », même lieu, du 5 octobre au 14 janvier. Les collections des Musées royaux des beaux-arts de Belgique consacrées au paysage flamand du XVIe siècle offriront un parcours signalé.

Musique Flagey propose un volet musical et multimédia du 18 au 27 octobre.

Cinéma La Cinématek programme André Delvaux, Marcel Carné et une rétrospective Jaco Van Dormael.

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE

Crépitant de matière organique fragmentée, Fertile Crescent (2009) d'Anselm Kiefer symbolise la composition et la décomposition de la cité. L'homme qui mesure les nuages de Jan Fabre accueille aussi le visiteur avant qu'il ne plonge dans les entrailles de la remarquable exposition Babel.

Dans une atmosphère de chantier – cimaises gris profond, élévations en rouge brique, chuchotement répercuté dans un brouhaha des langues –, le mythe de la Tour de Babel bourdonne. La mise en espace de l'exposition signée par le commissaire Régis Cotentin se veut une allégorie de Babel, telle qu'évoquée dans la Genèse. Avant d'être image et allégorie, Babel est un texte qui raconte la construction de la Tour et de la ville par les descendants de Noé par crainte d'un nouveau Déluge. Nous voici en Orient. La plaine de Shinéar où s'édifie Babel désignerait la région de Sumer. Les matériaux de construction, la brique, le bitume, sont ceux des architectures mésopotamiennes. L'allégorie serait inspirée par la Ziggurat de Babylone.

Mère de toutes les tragédies, allégorie de la fin des temps et de l'orgueil des hommes, Babel a un Age d'or, celui de sa représentation par Bruegel. Il faut avoir ce tableau en mémoire pour aborder les multiples interprétations des artistes contemporains. « Quand on pense Babel, on pense démesure, consécration du génie humain ou de ses vanités, rappelle Régis Cotentin. Le luxe ultime aujourd'hui n'est plus d'atteindre des sommets mais de créer ses propres terres. » L'engouement actuel répond aux paysages fabuleux du XVIe siècle flamand, thème développé de manière transeuropéenne dès octobre, au Palais des Beaux-Arts de Lille ainsi qu'à Bruxelles.

Peintures, installations, films, photographies, sculptures, planches de bande dessinée : 85 œuvres illustrent les multiples facettes du mythe babélien. Chaque artiste développe sa vision, de l'un au multiple, la dispersion des hommes, la diversité des langues, les mégalopoles tentaculaires, la Babel heureuse de Burj Khalifa à Dubaï, tour haute de 828 mètres. Babel se réalise sous nos yeux.

Le dessin Naissance et mort de Babylone de l'artiste belge Charley Case nous projette vers le vertige d'une élévation inspirée. La spirale transfigure toutes les représentations. Elle participe à la symbolique de la Tour, en tant que « Montagne sacrée ». Cette métaphore visuelle datant de la Renaissance est rejointe par John Isaacs qui présente une métamorphose de la Tour de Bruegel en termitière, The Architecture of Aspiration. Dans le grand format May Day V16 du photographe allemand Gursky, le bâtiment transparent ressemble à une structure alvéolaire dématérialisée. L'allégorie des cathédrales est revisitée par Wim Delvoye dans un élan de métal, à la fois structure organique et concept spirituel. François Schuiten crée des utopies architectoniques. Cinq planches originales de La Tour (1985) répondent au mythe de la Tour des langages, Bibliothèque de Babel de Borgès, bibliothèque universelle de Jakob Gautel qui reprend la forme hélicoïdale de la Tour de Bruegel.

Enfermée dans la brume, la tour de Ryuta Amae offre une vue aérienne d'une Babel contemporaine. L'œuvre pointe la folie des grands chantiers qui vont atteindre la barre symbolique des mille mètres de hauteur. Chez Yang Yongliang et Du Zhenjun, la ville ne laisse pas place à la nature. Jean-Francois Rauzier propose une représentation de la dispersion des peuples digne du Jugement dernier.

Chantier inachevé jusque dans l'horreur, No Woman No Cry des frères Jake et Dinos Chapman est là pour projeter la Shoah au plus haut degré métaphorique de l'appel à la vigilance.

www.pba-lille.fr