L'excitante magie de l'enchère

ADRIENNE NIZET

lundi 18 juin 2012, 10:21

En période de crise, l'art fait office de valeur refuge. Un nouveau public, plus jeune, fréquente désormais les salles de ventes aux enchères. Récit d'une plongée chez Native Auctions, à Bruxelles, dans un milieu à part, intrigant et attrayant.

L'excitante magie de l'enchère

Marteau, main levée, œuvre emportée… Trois étapes de toute vente aux enchères Ici, chez Romantic Agony, à Saint-Gilles © BRUNO DALIMONTE

Samedi 9 juin, 14 h 55. La salle de ventes Native Auctions, dans le haut du Sablon, à Bruxelles, est noire de monde. Des têtes poivre et sel, en nombre, mais pas seulement. Dans la salle, plusieurs jeunes gens, et des profils variés. L'impatience est perceptible : pendant que les derniers arrivés s'inscrivent (condition sine qua non pour enchérir), ceux qui sont arrivés assez tôt pour avoir une place assise chuchotent, regardent leur montre, feuillettent une fois encore le catalogue de la vente. « African and Oceanic Art », est-elle simplement intitulée.

Avantages et inconvénients

Du choix d'une vente aux enchères

Pour le vendeur, l'avantage est évident : l'intérêt de la salle, qui touche un pourcentage de la vente, est également d'obtenir le meilleur prix (là où le marchand sera tenté de penser à sa marge). Elle fera donc tout pour mettre l'œuvre en valeur et susciter l'intérêt. L'inconvénient ? Cette mise en valeur, justement. Si la pièce n'est pas vendue, il sera peut-être plus difficile, ensuite, de la vendre ailleurs.

L'acheteur, lui, peut espérer obtenir « le prix du marché » lors d'une vente aux enchères, puisque les pièces sont estimées au préalable. Il peut donc choisir de s'en tenir à l'estimation haute, par exemple. Ou même obtenir l'œuvre à un prix inférieur à l'estimation basse, dans certains cas. Le danger ? Certaines pièces, qui suscitent un énorme emballement lors de l'enchère, sont alors surpayées…

15 h. Sébastien Hauwaert, le commissaire-priseur, ouvre la vente. Une huissière en précise les conditions… et c'est parti. À toute allure. La cadence choisie ne laisse aucun doute : les lots (107 ce jour-là) sont connus du public. Chacun sait pour quoi il est là, a déjà inspecté l'œuvre convoitée sous tous les angles. Pour chaque lot, le commissaire-priseur annonce le prix de départ, lance un appel, un second, et si personne ne réagit, passe au suivant sans perdre de temps. « Non vendu », annonce-t-il simplement. Mais la plupart du temps, l'hameçon prend. Des bras se lèvent, enchérissent. Les téléphones sonnent, certains n'ayant pas pu, ou ayant préféré ne pas, assister à la vente de la salle. Le prix monte, certains abandonnent, d'autres ne lâchent rien. De nombreuses pièces partent à un prix correspondant aux estimations préalables (parfois hautes, parfois basses) mais certaines, et l'atmosphère s'électrise soudain, retiennent toutes les attentions. C'est le cas du lot 41, une magnifique « tapette à mouches » (c'est difficile à croire) du Congo. Estimée entre 2.000 et 3.000 euros, elle grimpe à 5.000. Adjugé. Peu après, c'est le prix d'un petit pendentif en os (lot 47) qui s'envole. Estimé entre 300 et 500 euros, il se vend 3800 euros.

Viennent alors les pièces les plus attendues. C'est le changement d'ambiance, les mouvements des gens sur leur chaise qui nous l'indiquent. Le sifflet qui fait la couverture du catalogue (6.000-8.000 euros) est adjugé… 38.000 euros ! « Ça ne va plus chipoter », murmure-t-on dans le fond. Sereinement (le commissaire-priseur détend régulièrement l'atmosphère), la vente se poursuit. Les allers et venues commencent, certains s'en allant une fois l'œuvre acquise, ou perdue. Le lot 70, un oreiller en bois et métal, ranime l'assemblée. Estimé entre 400 et 600 euros, il partira pour 7.000 ! Scrupuleusement, l'huissière prend note des adjudications.

Du rite à l'esthétique

16 h 20, dernier lot. La tension retombe, la salle se vide. On débriefe. Ça arrive souvent, que des pièces partent à plus de dix fois leur estimation ? « Le cas du lot 47 s'explique, commente Sébastien Hauwaert. C'est le plus joli pendentif de la série (issue de la collection d'Emile Lejeune, NDLR), mais comme c'est le seul en os, – tous les autres sont en ivoire, il était estimé plus bas. Quand le vendeur est d'accord, une estimation basse peut attirer les acheteurs, qui voient une bonne affaire à faire. Je suis presque sûr que s'il avait été estimé au prix où il s'est vendu, on ne le vendait pas. C'est la magie de l'enchère. » La magie d'une excitation qu'il appartient au commissaire-priseur d'entretenir. « En même temps, il faut être juste et irréprochable », reprend l'intéressé.

C'est essentiel pour qu'une salle de ventes s'installe dans la durée. Native Auctions, fondée par Sébastien Hauwaert et Nicolas Paszukiewicz et spécialisée dans l'art tribal, n'en est qu'à sa troisième vente. Les deux complices se réjouissent donc du nombre d'objets vendus (plus de 70 sur les 107 présentés). « Ça prouve qu'on fait de bons choix, commente le premier. On constate aussi qu'avant, les gens qui aimaient l'art africain étaient surtout intéressés par le contexte rituel. Aujourd'hui, l'esthétique, la sensualité, le côté formel de l'objet comptent ».

L'art tribal ne connaîtrait pas la crise ? « Dans les périodes sombres, l'art reste une valeur refuge, poursuit le commissaire-priseur. Les objets de qualité se vendent, et bien. Par contre, les objets de qualité moyenne restent souvent sur le carreau. L'achat est plus réfléchi, les décisions plus mûres. » L'excitation de l'enchère est donc cadrée. Elle n'en est que plus attrayante.

www.native-auctions.be

Jouer sans se ruiner

1. Une vente aux enchères peut impressionner. L'idéal est donc, avant de se lancer, d'assister à l'une ou l'autre vente sans enchérir. Comprendre le fonctionnement de l'enchère, certains mécanismes. Observer, respirer, relax.

2. Lorsqu'arrive la vente qui vous intéresse, prenez le temps d'aller voir l'objet convoité, une ou plusieurs fois, sous différents angles, différentes lumières. Imaginez-le chez vous. Renseignez-vous, posez toutes les questions qui vous semblent utiles. N'ayez pas peur : toutes les personnes qui fréquentent les salles de ventes ne sont pas de grands connaisseurs, et l'exposition des pièces sert à ça.

3. Le jour J, fixez-vous une limite de prix (tout compris !) par écrit, pour ne pas céder déraisonnablement à l'emballement de l'enchère, au risque de le regretter. Dans la mesure du possible, restez calme. Si vraiment cela vous semble impossible, il est toujours possible de confier un ordre d'achat (avec un montant maximum) à la salle, au préalable.