Wim Delvoye entre livres et Louvre

JEAN-MARIE WYNANTS

mardi 26 juin 2012, 10:30

Le provocateur Delvoye se fond avec aisance dans les collections du Louvre. Une monographie montre qu'il n'y a là rien d'étonnant. Il fait oeuvre de mémoire avec les outils modernes.

Wim Delvoye entre livres et Louvre

Cochons tapisserie et Christ torchés se fondent dans les appartements Napoléon III tandis que le Suppo se dresse fièrement sous la pyramide derrière son auteur © DR et AFP

Où est mon sac ? J'en ai besoin, hein. Il est où ? » Alors que son interlocuteur vient de lui poser sa première (très) longue question, Wim Delvoye se lève de la table où il est installé et part à la recherche de son précieux sac. Celui-ci retrouvé, il le pose à ses pieds, soupire un bon coup et regarde son monde comme s'il attendait qu'on lui pose une nouvelle question. Puis, d'un coup, il se lance dans un long monologue sur son exposition au Louvre. « En choisissant d'exposer dans les appartements de Napoléon III, j'ai aussi choisi une époque. En 1873, année de sa mort, il y a une crise financière énorme. Je suis surpris qu'on n'y fasse jamais référence par rapport à ce que nous connaissons aujourd'hui. On compare à 1929 mais on ne remonte pas plus loin. Il n'y a plus de mémoire. Or 1873, c'est une époque charnière. Deux ans plus tôt, la Commune a failli incendier le Louvre. Mais c'est aussi l'époque de l'espoir, du positivisme, de Jules Verne et de l'éditeur Hetzel qui publie ses livres. Un homme dont j'admire le travail. Il avait horreur du vide. Comme le tatouage. Je me suis inspiré de lui pour les couvertures de mes deux livres. Et puis c'est aussi le temps de Bakounine. Et celui de Courbet ainsi que de tas d'artistes oubliés. »

Un livre, c'est le plan A d'une expo

Le bonhomme est lancé. On ne l'arrêtera plus. Invité au Wiels à présenter les deux très beaux livres que vient d'éditer le Fonds Mercator, il évoque l'art, la politique, le temps qu'il fait. Cela semble décousu, contradictoire ? Il assume. Là où certains ne veulent voir qu'un provocateur, il démontre sa profonde passion pour les maîtres anciens. Et sa description du monde actuel ne manque ni de piquant ni de justesse. « La déco de l'époque Napoléon III est pleine de tapis, de rideaux, d'abat-jour, de porcelaine, de papier peint… Un peu comme celle des intérieurs des pauvres d'aujourd'hui. Alors que les riches, maintenant, veulent vivre comme les pauvres du temps de Napoléon III : murs blancs, nus, pas de rideaux, béton brut…

Les appartements Napoléon III au Louvre, c'est un espace visité mais qui n'abrite aucun chef-d'œuvre. J'aimais l'idée de poser mes œuvres dans ces intérieurs avec des tableaux assez moches mais dans un ensemble très apprécié par les visiteurs des pays émergents : les Chinois, les Indiens… »

Mais finalement, l'artiste semble encore plus heureux de ses livres que de son Louvre : « Dans un musée, il y a des tas de consignes à respecter. Il faut discuter avec des responsables de la sécurité, des conservateurs… Dans le livre, on est libre. On peut faire ce qu'on veut. Un livre, c'est le plan A d'une expo. La vraie expo, c'est toujours un peu le plan B qui a dû se conformer aux exigences diverses. »

Et dans la foulée, il appelle à une nouvelle vision de l'art au 21e siècle : « Les artistes contemporains n'ont pas gagné contre la TV et l'art ancien. Il faut retrouver les fils rouges qui nous relient au public. Car il y a un public énorme. Les gens adorent l'art. C'est l'art qui doit s'ouvrir à eux. Ici, le Wiels est un endroit qui fonctionne bien parce qu'on y pense à ça. C'est ouvert le soir quand les gens ont fini de bosser. C'est important. Et puis on a maintenant un art qui n'a plus peur de s'amuser et de ne plus être de l'art. »