Portraits d'artistes avec vues sur l'art brut

DANIELE GILLEMON

mercredi 27 juin 2012, 15:04

Photographe belge reconnu et talentueux, Gaël Turine a réalisé une saisissante série de portraits.

Il s'agissait à l'occasion de cette expo-bilan du Musée Art ) &(Marges, de dégager la vraie personnalité de ces outsiders, de les mettre sur le même pied que les autres artistes en leur donnant un visage et une visibilité puisque rien n'existe, en effet, qui ne passe par l'image. Inutile de rappeler que Dubuffet, créateur du concept d'Art brut, allait jadis dans le sens opposé, défendant cette précieuse bulle de créateurs du reste du monde, considérant leur ignorance des réseaux culturels comme l'oxygène de l'art.

Pratique

Musée Art)&(Marges, 312-314 rue Haute à 1000 Bruxelles, jusqu'au 7 octobre. www.artetmarges.be et 02-533.94.98

Mais l'engouement pour les ateliers d'art-thérapie, la pensée politiquement correcte ont changé la mise, banalisant souvent ce type d'expression comme l'a montré Michel Thévoz, conservateur du Musée de l'Art brut de Lausanne, dans son Requiem pour la folie (La Différence).

Ex-directrice du Musée Art )&( Marges, Carine Fol a, de son côté, milité pour effacer clivages et catégories, intégrer les œuvres d'art brut aux autres. Favorisant l'appréciation égalitaire des deux sphères de l'art dans des confrontations parfois troublantes, elle a amené le visiteur à se demander ce qui, en aval, les différenciait. Et pour marquer son départ vers d'autres fonctions, elle a conçu cette exposition-bilan de portraits photographiques d'artistes avec leurs œuvres.

Le modèle en question

Se défendant d'aller dans le sens du cliché du handicap et de la marginalité, Turine n'en capte pas moins une forme de résistance et de différence, de questionnement farouche du modèle. Chacune de ces grandes photos au format carré arrime le personnage au centre de l'image, dans un environnement qui lui ressemble et la prolonge d'une exposition de ses œuvres à l'étage, instaurant une complicité entre sa manière d'être et ses objets, ses dessins, ses peintures.

Personnage pittoresque avec des airs de colon britannique ou d'explorateur d'un autre âge, le Bruxellois Jean-Pierre Rostenne tourne le dos à une statue de la Vierge et ressemble aux cannes burlesques faites de bric et de broc qu'il réalise. Tassé sur lui-même, noué, Pascal Tassini est lié aux boules textiles, indémêlables qu'il échafaude et Christiane Boden paraît avoir griffé sa propre effigie sur ses céramiques. Etreignant une poupée dans une chambre d'enfant, Hilde De Bruyne donne chair à une silencieuse détresse. Alex Lippstreu lui paraît se demander sur quel pied danser quand An Van Hecke, présente et ailleurs, se laisse faire par l'objectif.

Gaël Turine met en scène chaque personnage dans son identité fantasque, paumée, exhibitionniste, mélancolique sans gommer l'attitude traquée, méfiante, critique, parfois pacifiée à son égard. La théâtralité des images et l'espace très choisi où elle se joue dévoilent chaque fois une histoire individuelle, un coup tordu du destin, une énigme, parfois une esthétique. L'humour, forme d'humanité aussi digne que la compassion, n'est jamais absent.

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