Posy Simmonds, la femme terrifique

DANIEL COUVREUR

mercredi 04 juillet 2012, 15:44

Posy Simmonds dessine la jalousie et la vanité au rouge à lèvres. La cartooniste expose sa vie et son oeuvre à Bruxelles.

ENTRETIEN

Posy Simmonds est l'âme damnée des Weber, l'espiègle famille libérale dont l'artiste londonienne griffonne le destin tragique dans le quotidien The Guardian. Adulée des enfants, elle s'est fait connaître avec Famous Fred, son chat croque-mort devenu une star du dessin animé et nominé aux Oscars. De l'autre côté de la Manche, son esthétique meurtrière a ébloui les amateurs de romans graphiques dans Gemma Bovery et Tamara Drewe, des best-sellers libres et caustiques adaptés de Gustave Flaubert ou Thomas Hardy. En 2010, Tamara Drewe a été porté à l'écran par Stephen Frears. Le film a charmé le box-office et le livre a décroché un Essentiel à Angoulême, la Mecque mondiale de la bande dessinée.

Membre de l'Ordre de l'Empire britannique pour « services rendus à la presse », dont elle fait bondir les tirages, la cartooniste a décidé de passer l'été à Bruxelles, à la mezzanine du Centre belge de la bande dessinée, où une exposition raconte sa vie et son œuvre à travers une centaine d'images originales et inédites.

C'est votre première grande exposition sur le continent. Pourquoi avez-vous choisi Bruxelles ?

Parce que c'est énorme d'être exposée au pays de Tintin et du capitaine Haddock ! La Belgique avec la France et un peu l'Italie sont les pays phares de la BD en Europe. Tintin, Lucky Luke, Spirou, c'est important pour moi. Même si l'Ecole belge ne m'a pas directement influencée, j'ai lu L'Ile noire à mes petits-enfants !

Vous avez inventé un style très personnel, quelque part entre le roman, le dessin de presse et la bande dessinée. Quelles sont vos influences ?

J'ai dévoré des « crime books » bien sanglants avant d'entrer au pensionnat. Et puis il y avait des enfants américains dans mon quartier. C'était juste après la guerre. Tous les samedis, leurs pères roulaient 40 miles pour aller chercher des comics et quand les enfants les avaient lus, ils me passaient ces Blondie, Superman, Batman… Ma mère était horrifiée ! Superman était mon préféré. Crazy Cat aussi. Après, en pension, c'était fini de lire des comics… La passion de la BD s'est rallumée plus tard, dans les années 1980, quand je suis allée en France. Dans les Fnac, c'était impressionnant de voir tous ces enfants et ces adultes plongés dans des albums de bande dessinée.

Qu'est-ce que vous avez apporté dans vos bagages ?

Je voudrais montrer aux Belges ce que j'ai fait ces quarante dernières années : c'est affreux comme le temps passe mais j'ai fait du beau boulot, je crois. J'aime dessiner, depuis le jour où mon père m'a offert une pile de grandes feuilles de papier. J'illustrais mes romans préférés ou des feuilletons radios. En 1987, j'ai commencé à dessiner pour les enfants en créant Famous Fred, le chat croque-mort.

Vous créez vos histoires dans le quotidien anglais « The Guardian ». Plus personne ne travaille comme ça en Belgique, où les histoires paraissent directement en albums. Qu'est-ce qui vous attire dans la presse ?

J'aime ce côté éphémère du journal, qui meurt après qu'on l'a lu, taché de marmelade, et qui finit le soir dans le bac du chat ! Le journal est un merveilleux papillon. Il incarne la liberté de l'espace et de l'expression. J'aime aussi la possibilité donnée aux lecteurs d'influencer l'histoire en faisant part de leurs réactions. La dimension feuilletonesque de la presse est passionnante pour un auteur. Des lecteurs me demandent de sauver tel ou tel personnage auquel ils se sont attachés. Ce fut par exemple le cas avec Gemma Bovery. J'ai dû renoncer à ce qu'elle se suicide par overdose mais après cent épisodes je l'ai finalement tuée moi-même !

Hergé aussi créait ses aventures de Tintin dans le journal. Il aimait répondre à toutes les lettres de ses lecteurs. Vous aussi ?

Ils m'envoient trop de lettres ! Certains me demandent des conseils personnels. Quand je dessine un divorce, dont la mise en scène est proche de leur vécu, ils veulent savoir que faire mais je n'en sais rien. Certains envoient même des cartes postales à mes personnages comme s'ils existaient vraiment !

Il y a très peu de femmes dans la bande dessinée européenne. Elles peuvent apporter une autre sensibilité dans le dessin et le récit ?

A l'époque des classiques de la BD franco-belge, je crois que les éditeurs regardaient les femmes comme les talibans ! Je ne sais pas s'il y a un regard féminin dans la bande dessinée. Pour ma part, ce qui m'intéresse, c'est l'observation du monde adulte et de ses hypocrisies. Méfiez-vous de ces femmes qui vous disent dans un grand sourire barbouillé de rouge à lèvres : « Quel bon vent vous amène ? »…