Portraits de mères malgré tout

JEAN-MARIE WYNANTS

jeudi 12 juillet 2012, 09:44

Né en Israël et vivant en Afrique du Sud, Jonathan Torgovnik a remporté le prix Découvertes aux Rencontres d'Arles. Il présente un travail bouleversant sur des femmes rwandaises violées. Des images dignes et des témoignages bouleversants.

Portraits de mères malgré tout

Valentine et ses filles, Amelie et Inez (à l’arrière) : l’un des bouleversants portraits de femmes rwandaises devenues mères à la suite de viols durant la guerre © Jonathan Torgovnik

ARLES

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Des femmes à la beauté grave qui serrent leurs enfants contre elles ou, au contraire, les maintiennent à une certaine distance. Des mères que le photographe israélien Jonathan Torgovnik est allé photographier au Rwanda. Ce travail, présenté dans la section Découvertes des Rencontres d'Arles 2012, en est aussi l'un des plus forts. Il a d'ailleurs remporté le prix Découvertes décerné par la fondation Luma.

D'autres, dans la même section, valent aussi le détour comme celui de Lucas Foglia qui, aux Etats-Unis, va à la rencontre de communautés vivant en autarcie. Ou celui de Sammy Baloji, déjà plusieurs fois montré en Belgique, qui présente son travail sur les mines du Katanga et l'arrivée en force des Chinois dans le secteur. A retenir aussi l'étonnant jeu de miroir des frères sud-africains Hasan et Husain Essop ou celui de Zanele Muholi proposant de beaux portraits de lesbiennes et queer noir-africains (son travail est également présenté à la Documenta de Kassel).

Dans un tout autre genre, la Finlandaise Anni Leppälä livre un travail très poétique avec des images, paysages ou portraits, jouant avec les symboles, les significations cachées.

Le travail documentaire de Jonathan Torgovnik est plus direct mais pas moins bouleversant. D'une part, il y a ces très beaux portraits de femmes et d'enfants dans lesquels on remarque assez rapidement un mélange de gravité et de malaise.

Il faut lire les textes accompagnant chacune des images pour mieux comprendre cette sensation étrange. Ces femmes sont en effet des survivantes de la guerre qui a déchiré le Rwanda. Toutes ont été violées. Et l'enfant qui est à leurs côtés est né de ces viols.

C'est à l'occasion d'un travail sur le sida que Torgovnik a rencontré une de ces femmes en 2006. Il a ainsi découvert comment le viol avait été utilisé comme arme de guerre.

Hanté par le témoignage de cette femme, il a voulu revenir sur place pour faire connaître la situation des milliers de femmes ayant vécu le même drame. Avec l'aide d'ONG, il a rencontré plusieurs dizaines d'entre elles, leur faisant d'abord raconter ce qui leur était arrivé avant de les photographier dans la foulée.

Ces témoignages sont terribles : toutes parlent du viol avec un mélange de souffrance, d'horreur et de détachement. C'est quand elles parlent de l'enfant né de ces viols que l'on reste pétrifié. Avec une honnêteté bouleversante, elles évoquent leur désir d'avorter puis, souvent, de tuer l'enfant qui chaque jour leur rappelait l'horreur vécue. Elles évoquent la honte, le regard des autres, la souffrance de voir grandir sous leurs yeux le fruit de la violence, de la terreur. Et puis, souvent, l'amour malgré tout. « J'aime davantage ma première fille, parce qu'elle est le fruit de l'amour, témoigne Valentine. Mon amour est partagé mais, peu à peu, je me rends compte que ma fille cadette est innocente. J'ai commencé à l'aimer quand j'ai compris qu'elle était aussi ma fille. »

Clare témoigne de la même façon bouleversante : « Quand j'ai découvert que j'étais enceinte, j'ai pensé que je tuerais cet enfant dès qu'il verrait le jour. Mais quand elle est née, elle ressemblait à ma famille et j'ai réalisé qu'elle faisait partie de moi. J'ai commencé à l'aimer. Aujourd'hui, j'aime ma fille de tout mon cœur ; en fait, notre relation s'apparente plutôt à celle de deux sœurs. »

Jusqu'au 23 septembre aux Anciens ateliers SNCF à Arles, www.rencontres-arles.com.