L'été sensuel de Jean-Pierre Gibrat

DANIEL COUVREUR

mercredi 25 juillet 2012, 10:20

Le crayon prodigieux de Jean-Pierre Gibrat s'invite à la Maison de la Bande dessinée. L'auteur nous a guidés dans l'exposition.

L'été sensuel de Jean-Pierre Gibrat

© Jean-Pierre Gibrat

ENTRETIEN

Le temps d'un été, en partenariat avec la galerie parisienne Daniel Maghen, la Maison de la Bande dessinée déshabille le trait virtuose de Jean-Pierre Gibrat, le poète du Sursis, du Vol du Corbeau, de Mattéo. Plus d'une cinquantaine de planches, de dessins, d'esquisses, de croquis originaux, prêtés par des collectionneurs privés sont présentés à Bruxelles. Jean-Pierre Gibrat est venu redécouvrir avec nous le pigeonnier de Julien dans le village de Cambeyrac, où Cécile promenait sa jolie robe rouge pour provoquer les regards des collaborateurs dans Le Sursis. L'artiste s'est arrêté sur les toits de Paris sous l'Occupation avec Jeanne et François face au Vol du Corbeau. Il a vu s'envoler l'idéal pacifiste de Mattéo dans les tranchées de 14-18, sur les barricades de la Révolution russe ou dans la Guerre d'Espagne…

Jean-Pierre Gibrat, vous avez l'air saisi à la vue de ces originaux. Vous en êtes pourtant l'auteur. Vous les aviez oubliés ?

Quand on revient sur des dessins anciens, on remarque les défauts qu'on n'avait pas vus. Du coup, je ne relis jamais mes histoires. Je préfère ne pas savoir ce que j'ai écrit pour ne pas me sentir honteux ou au contraire devoir constater que j'étais meilleur hier ! Quand je rouvre des albums, je les relis seulement par petits bouts pour retrouver les détails graphiques ou narratifs dont j'ai besoin pour la suite et me remettre dans la psychologie des personnages… Regardez cette planche-là ! C'est la page 24 du tome 1 du Sursis ! Tout le monde la voulait. On m'a téléphoné cent fois pour l'avoir. Je savais qu'elle était vendue mais je ne me souvenais pas qu'elle se trouvait chez un collectionneur en Belgique ! Je suis surpris de la taille à laquelle je travaillais à l'époque du Sursis. Par contre, je constate que ma technique a peu varié : de l'encre et de l'acrylique. J'ai juste changé de marque de peinture !

Vous semblez songeur devant les ciels de nuit du « Sursis » ?

Oui ! Je faisais les ciels à l'aérographe en ce temps-là. C'était beau mais laborieux. Aujourd'hui, je préfère rendre la transparence des ciels au pinceau, même si ce n'est jamais aussi parfait. J'ai compris que la couleur ne doit pas être exacte. Il ne faut pas voir uniquement dans le dessin ce qui est attaché à la rigueur mais aussi la beauté du hasard. C'est pour ça que Vermeer, le peintre de La jeune fille à la perle, reste mon modèle absolu. Il avait su échapper au côté hyperappliqué du Siècle d'or hollandais. Ses ciels n'étaient jamais parfaits, pas plus que ne le seront ceux des peintres russes de la fin du XIXe siècle. Pour en revenir à l'aérographe, sur le dessin de couverture du coffret du Sursis 1 et 2, je vois que je suis repassé sur tout le dessin avec du brun. C'est un bel effet… qui ne se voit pas ! Pour qu'une image soit parfaite, il ne faut pas que ça se voie…

Entre les planches du « Sursis » et celles de « Mattéo » votre dessin

a évolué vers plus de liberté. Certains adorent. D'autres sont nostalgiques du côté hyperréaliste des décors et des personnages du « Sursis ». Que cherchez-vous ?

Je me fais plaisir. Je me suis aperçu que je perdais de la vie avec le côté trop soigné du dessin. Je ne sais pas si j'ai été victime du syndrome du croquis, que je trouve comme tous les dessinateurs plus vivant, moins raide. Le crayonné, c'est l'idée, l'expression. Le dessin, c'est comme un balancier. D'un côté, on est tenté d'exagérer dans la technique après des années de travail, parce qu'on recherche trop la perfection. Alors, il faut aller voir ailleurs pour retrouver des sensations, de la spontanéité. Et puis quand on l'a retrouvée, on se dit qu'on dessinait peut-être mieux avant. Aujourd'hui, je garde mes crayonnés sur des feuilles volantes. Ils servent de bâti, pas plus. Je ne cherche surtout pas à les reproduire mais seulement à m'en inspirer. J'aime quand mon dessin vibre, qu'il est moins léché, que le papier floute. Avec Mattéo, je joue du mouvement. J'utilise le papier comme une matière vivante. Le papier ressemble aux gens : il a ses limites, ses faiblesses, ses impondérables. Mattéo m'a appris à lui faire confiance. Si on ne lâche rien, on n'a jamais le bénéfice de l'incertitude.

La case panoramique de Paris sous l'Occupation est la pièce maîtresse de l'exposition. Elle fourmille de détails. Vous pouvez nous en raconter l'histoire ?

J'ai fait ce grand dessin ambitieux où l'on voit Cécile et Jeanne en 2011. Il est rempli de profondeur et de perspective. Le principe renvoie aux maquettes de mon enfance, où chaque petite pièce doit être à sa place pour donner son sens à l'ensemble. J'ai rajouté ici un garçon de café, là un type qui roule sa clope ou deux officiers allemands pour peupler la scène. Sur les premiers crayonnés, ces personnages secondaires ne figuraient pas. J'ai d'abord planté le décor et puis je l'ai fait vivre. Certains éléments ne sont pas dessinés dans leur entièreté. La vraie leçon de ce dessin, c'est qu'il n'est pas nécessaire de tout dessiner. Hergé était maître en la matière. J'ai été sidéré de découvrir, par exemple, qu'il ne dessinait jamais une cheminée complète mais juste ce qu'il fallait pour que l'œil soit sûr qu'il s'agisse bien d'une cheminée ! Dans ce grand dessin parisien, il y a tout un album sans que j'aie dû en dessiner les autres cases. En le regardant, je m'aperçois que la bande dessinée est un marathon épuisant. Un jour, je ne raconterai plus que des histoires en une seule image !

La sensualité du dessin a fait votre succès à travers les personnages féminins de Cécile ou de Jeanne. Vous la définissez comment ?

C'est la prime à l'émotion. Elle est dans l'instinct, dans la façon de regarder plus que dans le déshabillé ou la perfection du corps. La sensualité, c'est comme un solo de guitare de Stevie Ray Vaughan : une guêpe qui vous tourne autour mais ne se pose jamais.