L'extra (et) ordinaire Mister Nobody

CROUSSE,NICOLAS

mercredi 13 janvier 2010, 10:39

Cela fait près de trente ans que Jaco Van Dormael porte en lui « Mr. Nobody ». C'est son Graal. Son Rosebud. C'est aussi son hommage au surréalisme, sur le mode d'un jeu vidéo philosophique.

L'extra (et) ordinaire Mister Nobody

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Il était une fois un enfant. Un homme. Un vieillard. Les trois en un. Rien de fondamentalement spécial ne lui arrivait. Haut comme trois pommes, il avait un père. Une mère. Qui s'aimaient. Puis ne s'aimaient plus, et décidaient de se séparer, en lui laissant le choix de décider de son avenir : soit vivre avec Papa et rester sur le quai de gare. Soit monter dans le train et suivre Maman.

Mr. Nobody - ***

Dans la vie, comme dans le nouveau film de Jaco Van Dormael, tout est à la fois infiniment simple et infiniment complexe. Au commencement était Nemo Nobody, une sorte de frère affolé de Toto le héros. Comme lui, il se pose de petites questions qui sont grandes… Qui suis-je ? Et si toute cette aventure n'avait pas de sens ? Si je m'étais trompé de vie ? Mieux : si je décidais du jour au lendemain de changer de vie. Ou, encore mieux : de les vivre toutes à la fois.

Mr. Nobody, qui commence comme un court-métrage de Jaco (E pericoloso sporgersi, en 1982), sur un quai de gare où un enfant assiste impuissant à la séparation de ses parents, en se demandant auprès de qui il restera, c'est ça : une histoire ordinaire, un enjeu déchirant mais presque banal… à cette nuance près que l'extra-ordinaire surgit dans l'esprit de Nemo lorsqu'il décide de ne renoncer à rien. Et de vivre simultanément une, deux, quatre, huit, et bientôt mille vies.

Sur ce scénario passionnant, qui transforme les réflexions d'Ilya Prigogine (la théorie du chaos) et d'Henri Laborit (l'éloge de la fuite) en cinéma, Jaco Van Dormael a bâti une œuvre prodigieusement audacieuse, autour d'une polyphonie narrative rythmée de mélodies populaires. Une œuvre importante, qui pourrait valoir, comme à certains de ses prédécesseurs (on pense au 2001 de Kubrick, martyrisé à sa sortie), un accueil très divisé. Déconcertant, certes, mais fascinant, riche tant esthétiquement qu'intellectuellement, habité par des moments magiques, sinon d'anthologie, Mr. Nobody mérite sa décoration de film ovni. Ce cauchemar surréaliste fait désormais partie de notre patrimoine artistique. (N.Ce)

C'était en somme une histoire ordinaire, digne du destin de monsieur tout le monde. Ou de monsieur Personne. De Mr. Nobody. Avant de devenir un personnage extraordinaire, collectionnant les vies les plus rocambolesques, SDF ou présentateur télé, voyageur sur Mars ou milliardaire désabusé, Mr. Nobody était un être tout ce qui a de plus ordinaire. Un homme sans identité marquée. Un être flou, indécis, invisible, sous influences.

Extra et ordinaire, Mr. Nobody est l'homme coupé en deux en qui tout le monde peut s'identifier. Sa vraie vie, il ne la vit pas. Ou ne la vit qu'ailleurs : dans l'imaginaire. Le rêve. Et par procuration.

Avec ce personnage irréel, qui n'existe que dans le cerveau d'un enfant à qui toutes les aventures virtuelles seraient promises, Jaco Van Dormael vient de créer l'une des plus fascinantes figures romanesques de notre temps.

Bien qu'il conteste toute lecture autobiographique du film, le cinéaste bruxellois ne peut nier que l'histoire de cet homme incapable de choisir lui ressemble un peu. Pas qu'un peu, d'ailleurs. En 1982, Jaco travaillait déjà, dans un étrange court-métrage (E pericoloso sporgersi), à l'histoire d'un enfant travaillé (lui aussi) sur un quai de gare par le même choix cornélien. Qui choisir ? Le père ou la mère ?

Près de dix ans plus tard, dès son premier long-métrage (Toto le héros), une fillette demande à son frère Toto : « Laquelle de mes deux mains tu préfères ? » Toto répond : « Les deux ! »

Toto, c'était Jaco. Et Nemo (Nobody), c'est toujours un peu Jaco. Et c'est le syndrome, décidément digne d'un « monomaniaque compulsif » (c'est lui qui le dit), de l'homme qui ne sait pas choisir. Parce que choisir, c'est renoncer. « J'aimerais bien être quelqu'un qui écrit ce qu'il veut », confesse notre homme, qui a travaillé durant sept ans sur son scénario. « Mais je ne sais pas ce que j'écris. Je ne sais pas ce que je veux. Alors, quand je me mets à table pour avancer sur un scénario, ça pousse un peu comme une plante, de façon organique. Quand j'ai un choix dans l'écriture entre deux possibilités, je trouve que les deux voies sont intéressantes. Et je n'en lâche aucune des deux. »

De son incapacité à choisir, Jaco Van Dormael a décidé un beau jour de faire un film. En se demandant : « Dans nos choix, quelle est la part du hasard, Pourquoi fait-on un choix plutôt qu'un autre ? Qu'est-ce qui fait en somme que notre vie est ce qu'elle est ? » Jaco rêvait à un film binaire, en forme de double vie possible. Problème : deux films (Pile et face, et Cours Lola, Cours) sur le même sujet lui coupèrent à l'époque son élan. Il pensa alors tout arrêter. Avant de considérer que, tout compte fait, dans un choix posé à un enfant, il n'y a pas deux voies et deux vies qui se profilent, mais une infinité... découlant des deux premières. Un peu comme dans un grand jeu vidéo surréaliste. Et voilà comment, d'un sujet ordinaire, Mr. Nobody a finalement basculé vers l'extra.