La passion Pacino

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lundi 05 septembre 2011, 14:07

La Mostra rendait hommage, dimanche, à l’immense acteur. Moments d’émotions intenses, autour d’un homme passionnant de bout en bout. Al Pacino est venu avec un film sous la main, dédié au théâtre, à Oscar Wilde et à Salomé. Par Nicolas Crousse

La passion Pacino

Al Pacino, © EPA

Dès son arrivée discrète, dimanche midi sur le Lido, via un petit canal à l’arrière du Casino de la Mostra, Al Pacino semble fendre le ciel nuageux. Le soleil est couvert, et c’est un signe de révérence : le Roi-Soleil, ce dimanche, c’est lui, et personne d’autre. L’homme est arrêté par quelques fans bouleversés par cette rencontre de rue complètement fortuite. Il serre des pinces. Embrasse des inconnus. Goute à la saveur du peuple, qu’il aime. Et reprend sa marche. Dix minutes plus tard, il pénètre dans la salle de presse du festival, bondée. Et, chose aussi incroyable que naturelle : les journalistes se lèvent comme un seul homme, c’est une première !, applaudissent à tout rompre, et crient littéralement leur joie en saluant cet inestimable ami, qui accompagne leur imaginaire depuis plus de quarante ans, depuis Sidney Lumet (Un après-midi de chien, Serpico) et Francis Ford Coppola (la trilogie du Parrain, et le rôle de Michael Corleone) jusqu’au Tony Montana de Scarface (De Palma)

Touché plein cœur, lui qui sait combien le critique a trop souvent la réputation d’être un animal à sang-froid, il ne feint pas son émotion. Touche son cœur. Et salue. Quelques heures plus tard, la Sala Grande du festival lui déroule le tapis rouge, pour un hommage exceptionnel au Little Big Man, 71 ans et tout son sang.

Pacino n’est pas venu les mains vides. Il y a quinze ans, il passait derrière (et devant) la caméra, avec Looking for Richard, en guise d’hommage à Shakespeare. Ici, il remet le couvert, et décoche cette fois les flèches de son incroyable enthousiasme vers Oscar Wilde, et sa pièce Salomé. Avec là aussi, confesse-t-il face à la presse, le désir brûlant de transmettre les textes majeurs de grands auteurs à ses contemporains. « Vous avez une dette vis-à-vis des grands auteurs, quand vous êtes comédien. » Alors il paie sa dette. Déclare une nouvelle fois sa flamme au monde du théâtre. Et transforme son film, Wilde Salome, en un étonnant bric-à-brac, tenant à la fois du film, du documentaire, de la pièce de théâtre, d’une lecture ou d’un making of. On pourrait s’y perdre. Avec d’autres, on crierait peut-être même à l’imposture. Mais c’est sans compter la magie Pacino.

Homme passionné, homme du coup passionnant, Pacino sait, dit-il, qu’il n’est pas un cinéaste professionnel. « Je suis et serai toujours un amateur. Je ne sais pas où je vais, avec un sujet comme celui-ci. Alors j’y vais à l’instinct, je fais des collages. Je ne sais pas ce que ça vaut. Mais j’aime ce que je fais. »

Salome (Jessica Chastain, dans le film) raconte la folie d’une jeune femme, obsédée à l’idée de décrocher un baiser à Jean-Baptiste, qui s’y refuse. Et déterminée, pour le punir de son indépendance, à tout faire – fut-ce à danser lascivement pour le roi Hérode (Pacino), son beau-père incestueux – afin d’obtenir la tète de Jean-Baptiste sur un plateau. « Salome, observe Bono (U2) dans le film de Pacino, c’est l’incarnation de ce qu’il a de plus destructeur dans la passion. »

La passion : sûrement l’un des mobiles cruciaux, qui explique la fascination de Pacino pour l’œuvre de Wilde. Car la folie de la désirable Salomé est comme un virus : c’est elle qui va faire perdre la tète aux hommes. À tous les hommes. Et à une société entrant en maladie.

« Wilde Salome » n’est pas qu’une réflexion sur cette sorcière capricieuse. Ni qu’un hommage au génie d’Oscar Wilde, « un visionnaire, un esprit libéral, mais aussi quelqu’un de très religieux, dont la sexualité libre fut utilisée par ses ennemis afin de le détruire », reprend Pacino. Non, et le plus fort est là : c’est un formidable autoportrait de Pacino. Avec ses yeux de fou, son insatiable gourmandise, et ses obsessions artistiques qui, souligne avec beaucoup d’autodérision le film, ont parfois raison de la patience de ses collaborateurs. Pacino peut être difficile à suivre. C’est un emmerdeur. Son cerveau ne s’arrête jamais de turbiner. Mais à l’arrivée, sa générosité, sa gourmandise et ce regard d’enfant affamé sont pareils à de vibrantes torches de vie. Des torches qui ont enflammé la Mostra. Et dont la Mostra portera longtemps le très émouvant souvenir.

NICOLAS CROUSSE