C'est un jour à marquer d'une pierre blanche, dans l'histoire du cinéma français. The Artist, le film de Michel Hazanavicius, célébré vendredi soir aux Césars et déjà couvert de lauriers dans le monde (Baftas, Goyas, Golden Globe
), a remporté les Oscars les plus prestigieux de la 84me cérémonie.
Le jour de gloire est arrivé. Il est historique au moins pour deux raisons. C'est la première fois dans l'histoire des Oscars qu'un film étranger l'emporte dans la catégorie reine. Le film français réussit là où, avant lui, Bergman, Renoir, Costa-Gavras, Troell, Radford, Benigni, Ang Lee ou Eastwood (avec le film japonais Lettres à Iwo Jima) avaient échoué. De quoi donner toute l'ampleur de l'événement. À 44 ans, Michel Hazanavicius, également récompensé par l'Oscar du meilleur réalisateur devant des pointures telles que Woody Allen, Martin Scorsese ou Terrence Malick, a surpris tout le monde en présentant, dès le Festival de Cannes en mai passé, un film muet, en noir et blanc et en hommage à l'âge d'or du cinéma hollywoodien. Il s'est dit sur scène « le plus heureux des hommes », en rendant hommage à sa femme, Bérénice Bejo. Et en remerciant trois personnes (sic) : « Billy Wilder, Billy Wilder et Billy Wilder ». C'est la consécration suprême, pour cet enfant de Canal + et des Nuls, fou furieux depuis ses plus jeunes années du cinéma anglo-saxon, qu'il parodiait ou détournait déjà à travers ses hommages à James Bond (OSS 117) et au cinéma de la Warner (Le Grand détournement).
L'autre cocorico historique, c'est l'Oscar du meilleur acteur décerné à Jean Dujardin. Qui prend ainsi la plus belle des revanches sur sa petite désillusion parisienne de vendredi, lorsque le César du meilleur acteur avait été attribué à Omar Sy (Intouchables). Historique, là aussi, car avant 2012, seuls trois Français (Maurice Chevalier, Charles Boyer, Gérard Depardieu) avaient été nominés pour la prestigieuse statuette
mais sans succès. À 39 ans, Dujardin, heureux comme un gamin venant de marquer un goal en finale de la Coupe du monde de football, monte sur la scène du Kodak Theatre en laissant éclater sa joie, concluant dans un véritable cri : « Waouw, putain, génial !!! » Il rejoint par cette reconnaissance internationale les Françaises Claudette Colbert, Simone Signoret et Marion Cotillard, déjà lauréates de l'Oscar de la meilleure actrice (sans compter Juliette Binoche, meilleur second rôle féminin). À noter que l'Oscar de la meilleure musique va également à The Artist. Et là, le cocorico est belge, puisque c'est le Brussels Philarmonic et le Brussels Jazz Orchestra qui se sont fendus de la bande-son, sous la direction de Ludovic Bource.
Cette 84e cérémonie des Oscars aura confirmé à peu près tous les pronostics. Les favoris l'emportent tous. À commencer par Meryl Streep, l'actrice la plus nominée de l'histoire des Oscars, et qui aura tout de même dû attendre 29 ans pour décrocher une nouvelle statuette, après Le Choix de Sophie (et 32 ans après Kramer contre Kramer). Dans la peau de Margaret Thatcher (La Dame de fer), Meryl Streep a fait l'unanimité et, elle aussi, trusté depuis deux mois tous les prix majeurs de la planète. Le 15 février, elle confiait au Soir combien un Oscar lui apporterait réellement du bonheur. C'est chose faite, et là voilà un peu plus encore dans l'histoire du cinéma. Elle n'en a pas perdu son humour, lorsqu'elle déclara au moment de monter sur scène : « La moitié de l'Amérique doit se dire : oh non, pas encore elle ».
Hugo et The Descendants, présentés jusqu'à hier comme les challengers de la soirée, repartent avec des prix secondaires : quelques Oscars techniques pour le film de Scorsese, et la meilleure adaptation pour le film d'Alexander Payne.
Tout comme Meryl Streep, Woody Allen, qui comptait cette nuit sa 22me nomination aux Oscars, est lui aussi un peu plus dans l'histoire, avec un quatrième Oscar (après ceux conquis pour Annie Hall et Hannah et ses surs) : celui-ci du meilleur scénario, pour Midnight in Paris. Bravo Woody !
Pas d'exploit pour la très sympathique équipe belge de Rundskop, le film de Michael Roskam. C'est, là aussi sans surprise, le magnifique film iranien d'Asghar Farhadi, Une Séparation, qui décroche l'Oscar du meilleur film étranger, après avoir été élu film de l'année à Berlin, aux Césars
ou auprès des lecteurs du Soir. « Je suis fier d'offrir l'Oscar à mon peuple, a déclaré Farhadi, un peuple qui respecte toutes les cultures et civilisations et méprise l'hostilité et la rancur »
Au rayon des anecdotes et bons mots, on en notera deux. Sacha Baron Cohen, l'histrion du cinéma anglo-saxon, n'a pas raté son coup. Arrivé sur le tapis rouge du Kodak Theatre sous le costume et la barbe du dictateur d'un pays du Moyen-Orient, le provocateur britannique s'y est présenté en brandissant une urne
contenant les cendres de Kim Jong Il, mort en décembre dernier. Urne qu'il renversa malencontreusement sur le smoking du présentateur télé, en train de l'interviewer sur le tapis rouge. « Si quelqu'un vous demande ce que vous portez, s'est alors excusé Baron Cohen, vous pourrez désormais répondre que vous portez Kim Jong-Il. »
Enfin, à 82 ans, Christopher Plummer, jamais récompensé, s'offre l'Oscar du meilleur second rôle masculin (Beginers). « J'ai une confession, fait-il sur scène : quand je suis sorti de l'utérus de ma mère, je répétais déjà mon discours. » Puis, se tournant vers son trophée, inventé en 1929 : « Tu n'as que deux ans de plus que moi, où étais-tu pendant toute ma vie ? »
Un Français rendant hommage à Hollywood (The Artist). Deux Américains célébrant les grâces de Paris (Hugo, et Midnight in Paris) : l'édition 2012 restera celle d'une déclaration d'amour mutuelle, entre la France et les Etats-Unis.