L’aventure extraordinaire du « Voyage dans la lune »

FABIENNE BRADFER

mercredi 18 avril 2012, 11:57

Le premier blockbuster du cinéma : 1902. Aujourd’hui, le chef-d’œuvre de Méliès retrouve toutes ses couleurs grâce à Serge Bromberg. Un entretien de Fabienne Bradfer

L’aventure extraordinaire du « Voyage dans la lune »

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C’est un miracle ! », répète Serge Bromberg, acteur majeur de la restauration de films dans le monde via sa société Lobster films, fondée en 1985 – « L’enfer », de Clouzot, c’était déjà lui –, en parlant de l’ambitieuse et complexe restauration numérique du « Voyage dans la lune », premier blockbuster de l’histoire du 7e art. Budget : 400.000 euros. Dans ses mains, il tient une grande boîte métallique ronde comme on en trouve des centaines dans les caves d’une cinémathèque. Avec la préciosité du diamantaire, Bromberg dévoile son trésor : quelques fragments des 13.375 images de la version couleur du chef-d’œuvre de Méliès. Moment unique, magique.

Georges Méliès

Il a 34 ans quand il assiste à la première projection du cinématographe dans le Salon indien du Grand Café à Paris le 28 décembre 1895 : « Nous restâmes bouche bée, frappés de stupeur, surpris au-delà de toute expression. » Six mois plus tard, il réalise son premier film d’une minute, « Une partie de cartes ».

Début 1897, il fait construire un atelier de pose dans son potager à Montreuil-sous-Bois. Avec ce bâtiment en dur qu’il appelle « théâtre de prises de vue », il peut tourner ses films. Méliès est avant tout homme de théâtre et prestidigitateur. Grâce à une caméra qui se bloque accidentellement lors d’un tournage place de l’Opéra et provoquant l’image d’un bus qui se change, l’image d’après, en corbillard, il invente trucages et astuces visuelles.

Au début du siècle, le cinéma quitte les espaces forains pour les salles fixes et Méliès diversifie sa production : grands spectacles, actualités reconstituées, adaptation de classiques, fictions de voyage.

Mais en 1913, à cause de problèmes financiers et parce que ses productions ne se renouvellent pas assez, il cesse toute activité ciné. En 1923, contraint de vendre sa propriété de Montreuil, il brûle tout le stock de négatifs. Deux ans plus tard, il tient un petit kiosque de confiseries et jouets à la gare Montparnasse.

La reconnaissance n’arrivera qu’en 1929. Sur sa tombe au Père-Lachaise, on peut lire : « Méliès, créateur du spectacle cinématographique 1861-1938. » Scorsese, dans son dernier film, Hugo Cabret, rend un hommage vibrant à ce père du cinéma.

Vous dites résurrection plutôt que restauration ?

Bien sûr. En 1999, quand on obtient cette incroyable copie couleur du « Voyage dans la lune » de la cinémathèque de Barcelone, sa restauration est inconcevable vu la décomposition de la pellicule nitrate. De plus, les techniques qui vont permettre de faire cette restauration en 2010 ne sont même pas conceptualisées en 1999. On savait juste qu’il fallait faire quelque chose et aller vite.

« Le voyage dans la lune » est un film fondateur. Méliès a inspiré de nombreux réalisateurs comme Tim Burton, Jeunet, Michel Hazanavicius, Michel Gondry, Costa-Gavras, Scorsese… Cette restauration, c’est aussi la résurrection du spectateur. Des jeunes vont retourner en salle pour voir ce film de 1902. De nouveaux musiciens comme le groupe Air ont composé pour ce film. « Le voyage dans la lune » n’a jamais été fait pour être vieux, ni muet, ni en noir et blanc.

Comment faire rêver les fans d’« Avatar » avec « Le voyage dans la lune » ?

Mais le film de Méliès fait beaucoup plus rêver qu’« Avatar » ! On connaît tous l’image de la fusée dans l’œil de la lune mais qui connaît vraiment ce film ?! Et pourquoi s’intéresser à un film qui a 110 ans ?! Mais pourquoi alors aller voir « Titanic » ou des films de gladiateurs ? Avec « Le voyage dans la lune », on a tous dix ans. On réapprend le ciné des débuts.

À l’époque, ce film a battu tous les records : tout le monde voulait le voir. « Le voyage dans la lune », c’est le « Avatar » de 1902 ! Méliès a imaginé son film dix ans avant la mise à flot du Titanic. Dans les rues, il n’y a pas de voitures. Ça sent le crottin de cheval. Aller à dix kilomètres de chez soi, c’est déjà une grande aventure. Alors, une aventure spatiale ! Ce que propose Méliès, ce n’est pas de voir le monde mais d’y entrer. D’où choc ! La lune, les gens y ont cru. C’est comme s’ils y étaient allés. D’ailleurs, ça fait toujours rêver.

Qu’avez-vous appris de Méliès en travaillant sur son œuvre ?

J’ai plus appris en m’immergeant dans sa vie. Méliès a rêvé de la lune et ce qu’on voit à l’écran, c’est vraiment la lune. Epatant. Méliès avait la capacité de projeter ses rêves pour en faire des réalités. Il a fait des films beaucoup plus sophistiqués d’un point de vue technique. « Le voyage dans la lune » est plus une féerie avec narration qu’un film à trucages. Méliès n’a pas inventé le langage moderne du ciné avec champ/contrechamp. Il filmait dans un axe fixe comme si on était à la place du spectateur qui regarde une scène de théâtre. C’était des tableaux. Son univers était très XIXe siècle.

Dans quel endroit a-t-il tourné ?

Dans un petit bâtiment construit dans son potager. Dans les scènes de poursuite, par exemple, l’entrée dans le champ correspond à l’entrée dans le bâtiment. Les acteurs courent d’une porte à l’autre, depuis le jardin et jusqu’au jardin. Ils savent qu’ils sont à l’écran quand ils sont sur la scène. C’est pourquoi Méliès ne tournait pas en hiver.

Dans votre documentaire, on rencontre Tom Burton qui a dirigé la restauration numérique chez Technicolor à Los Angeles. C’est le sosie de Méliès !

Incroyable ! Aller chez Technicolor, c’est comme rentrer dans un lieu de haute sécurité par peur du piratage car c’est là que se font les effets spéciaux US. Je croyais donc rencontrer un mec froid, sérieux et je vois un monsieur souriant, sosie de Méliès, qui me serre la main et me dit : « ’’Le voyage dans la lune’’, c’est mon Graal ». Avec lui, on a essayé et on a réussi. Le travail a duré un an. Pour réassembler les fragments des 13.375 images et les restaurer une à une. Quand j’ai vu les vingt premières images mises bout à bout, l’émotion fut incroyable.

Quels sont les héritiers de Méliès aujourd’hui ?

Tim Burton et Michel Gondry, notamment. Car de leur univers personnel jaillit une sorte de spectacle spontané, libre, indépendant des influences du marché.

« Le voyage dans la lune » fut le premier blockbuster mais aussi le premier film piraté ?

Oui et dès 1902. Car Georges envoie son frère Gaston aux Etats-Unis pour une sortie simultanée des deux côtés de l’Atlantique. Il y avait deux originaux. Pour avoir ça, Méliès avait fabriqué une grosse caméra avec une seule manivelle mais deux objectifs et deux magasins pellicule. Sans s’en rendre compte, il créa la 3D.

Quel autre film mythique rêvez-vous de redécouvrir un jour ?

Ma plus belle découverte est toujours la prochaine. Là, je travaille sur une captation d’un combat de boxe à San Francisco en 1906. Le match fut vite expédié, du coup, avec le reste de pellicule, le cameraman décide de filmer la rue à bord du tram qui descend Market Street. Le lendemain, à 5 h 12 du matin, San Francisco vivait le plus grand séisme de son histoire. On a là un document unique, fascinant et émouvant !

Outre une sortie en salle, « Le voyage extraordinaire » et « Le voyage dans la lune » sortent en DVD le 14 mai, ainsi qu’un coffret intégral de Méliès, soit 200 films, 15 heures de programme, 6 DVD.