Depardieu gémit encore de plaisir

FABIENNE BRADFER

mardi 24 avril 2012, 10:01

Après « Les émotifs anonymes », Jean-Pierre Améris s'attaque à Victor Hugo. Avec Guillaume Laurant, scénariste d'« Amélie Poulain ». « L'homme qui rit » sera un mélodrame romanesque. Reportage sur le tournage à Prague en présence de Gérard Depardieu.

Depardieu gémit encore de plaisir

« Depardieu est un impatient qui a besoin de se ré-exciter » dit Améris © Thierry Valletoux / Incognita / Europacorp

PRAGUE

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE

Le plaisir, c'est pour faire gémir. J'aime bien gémir ! J'aime bien jouir aussi ! », lâche Depardieu en guenilles de forain vagabond, la voix cassée par la fatigue, une certaine lassitude intérieure et le froid d'un petit matin de mars. On a rejoint la star sur le tournage de L'homme qui rit, de Jean-Pierre Améris. Depardieu s'amuse à provoquer. Sur le plateau, hors du plateau. Privilège du roi : tester la résistance de l'entourage. Comme un gamin meurtri en perpétuelle quête d'amour. Sa voix porte. Crue. Puis délicate comme une perle de rosée. On le sait, Depardieu prend du plaisir avec les femmes, le bon vin et les grands textes. « Aaah, Victor Hugo ! C'est celui qui a élevé mon esprit. Avec Les misérables, Ruy Blas, ses discours sur la peine de mort et le fait de faire des enfants très tard ! Car Hugo était certainement un grand baiseur devant l'Éternel. Ça, c'est le côté belge de Victor ! »

Décor : une roulotte plantée au milieu d'un vaste terrain militaire battu par des vents peu sympathiques à une demi-heure de Prague. Depardieu, arrivé à 7 heures du mat', en a marre de tourner. Il veut s'éclipser au plus vite, prend l'assistant-réalisateur comme tête de turc, refuse de répéter, met en boîte ses scènes en homme pressé mais nous embarque dans son 4×4, direction sa loge cent mètres plus loin. Nounours, l'assistant fidèle, débouche une bouteille de petit rosé « maison ». Peu importe l'heure matinale. On trinque face à François Hollande en campagne à la télé. « Regarde le gros n'Hollande ! Pour moi, il est toujours gros. C'est comme moi. Moi, j'ai une image de drogué, d'alcoolique, de gros. Tout ça, c'est moi. Eh bien, mon gros n'Hollande, lui aussi aura toujours l'image d'un gros ! » Gégé se marre. Avec lui, tout est théâtre semble-t-il. Deux jours plus tôt, il a soutenu en public Sarkozy car « il n'était pas normal qu'on dise autant de mal d'un homme tous les jours alors qu'il fait quand même des choses très bien ».

Gégé joue Ursus, le forain qui recueille Gwynplaine, l'enfant au visage mutilé, héros de Victor Hugo. Améris en rêvait. Et Depardieu est là. Pour récolter quelques sous, il doit arranger les fidèles qui sortent de l'office : « Dieu sauvegarde nos âmes mais le bien-être de nos corps revient à la nature… » On est loin des Valseuses. Depardieu brasse l'air de grands gestes, les yeux fixés sur ses répliques écrites en grand sur des feuilles fixées de part et d'autre de la caméra. Il ne connaît pas son texte. Il le lit. « Le cinéma, ça me fatigue parfois. Mais ça continue car ça paie ! »

Machine à fric du film après un autre et avant un autre ? Difficile de savoir tant l'acteur semble à la fois expédier les scènes et prendre à cœur le projet du réalisateur des Émotifs anonymes. « Améris est fou. Un handicapé de la vie. J'aime beaucoup les handicapés de son genre. Ils me bouleversent. Ce métier ne vaut la peine que quand on le fait avec des gens qui sont bouleversants. Le reste, c'est de la technique. Cela dit, la technique ne me déplaît pas : Ridley Scott et Christophe Colomb. Et Astérix, le dernier, son réalisateur est aussi très bouleversant ! Tout est question de désir d'être avec les gens. Je n'aime pas assez ce métier pour ne pas me permettre d'être avec des gens que j'aime. Je n'ai rien de carriériste. Je m'en fous ! Mon but, c'est d'être avec des gens et de les sentir heureux. »

Intouchable à plus d'un titre, Depardieu semble s'évader de tout même s'il dit : « Je suis un homme qui a envie de manger, boire, baiser. Je n'ai pas envie de perdre mon temps avec ceux qui me font chier. Il me faut au moins trois bonnes raisons pour être avec quelqu'un. Comme avec une femme : la regarder dans ses défauts, dans ses qualités et quand elle vous donne l'impression qu'elle vous aime. »

Sur la table, un sachet graisseux. Depardieu y enfuit sa paluche et ressort ravi des pieds de porc fumants que Nounours vient de ramener du marché d'un patelin d'à côté. « Goûte ça ! » Plaisir immédiat. Tout Depardieu est là.