« L’enfant d’en haut », l’enfant sauvage d’Ursula Meier
NICOLAS CROUSSE
mercredi 25 avril 2012, 09:53
La réalisatrice de « Home » revient avec une fable cruelle incarnée dans la neige par un petit voleur et sa sœur paumée. Une mention spéciale bien méritée à la Berlinale. Un entretien de Nicolas Crousse
AFP
Quatre ans après Home, Ursula Meier nous revient avec un film lui aussi singulier et dense, rageur et blessé, qui confirme pleinement l’appartenance de la cinéaste suisse, Bruxelloise d’adoption, à la famille des vrais auteurs contemporains. Nous l’avons longuement rencontrée, d’abord à la Berlinale, où le jury du festival, présidé par Mike Leigh, lui a attribué une mention spéciale. Ensuite dans un classieux bistrot de Bruxelles.
Genèse du film
« Dans Home, l’histoire était totalement imaginaire. C’était délirant, l’idée de construire une autoroute et une maison. On l’a pourtant fait. En y mettant beaucoup d’énergie. On a construit tout de A à Z. Le réel ne m’a pas beaucoup aidée. Alors que pour L’enfant d’en haut, j’ai fait l’inverse et suis partie de lieux que je connaissais. Et j’ai jeté mon imaginaire dessus. Enfin, pas tout à fait imaginaire puisqu’en cours de fabrication du film, un souvenir m’est revenu, que j’avais totalement occulté pendant longtemps. J’ai grandi aux pieds du Jura. Et régulièrement avec l’école, on montait à la station de ski. Et il y avait là-haut un gamin, suspecté d’être un petit voleur, qui piquait des portefeuilles. Ça m’intriguait. Je me disais : c’est qui ce gosse, ce petit paria au milieu de ce niveau social nanti ? Les Alpes, c’est un peu le sommet des dieux argentés. Et au milieu de ces nantis, ce gamin trahissait la confiance qui régnait entre gens de fortune. Il adorait par ailleurs skier, à toute vitesse. Il fonçait tout droit, et très mal. Il est mort comme ça, d’ailleurs, je crois, en fonçant sur ses skis. »
Classes sociales
« J’avais déjà tourné, dans cet endroit aux pieds des Alpes, un téléfilm, Des épaules solides, où je filmais le corps athlète. C’est un lieu fascinant parce qu’on est dans la plaine, avec ces appartements et ces cheminées industrielles dont la fumée monte vers les beaux nuages blancs et une station de ski. Il y a là deux mondes opposés qui se touchent presque. D’un côté, il y a des gens qui font 4.000 kilomètres pour monter skier là-haut. Et il y en a d’autres qui vivent en bas, dans une sorte de zone, et qui ne sont jamais montés. Je trouvais très fort, d’un point de vue topographique, ce que ça racontait sur le monde d’aujourd’hui. (…) La pauvreté, ça renvoie à mon histoire. Et aux origines de mon père. Sa vie a été une revanche sociale. Chez le gamin de mon film, il y a quelque chose de mon père… même si mon père n’a jamais volé. Mais dans la volonté, dans la rage et dans le désir de sortir de l’humiliation, oui, il y a des points communs. »
Kacey Mottet
« J’avais tourné avec lui en 2007, sur Home. Il avait 7 ans et demi et je voulais qu’il incarne de façon instinctive, pas qu’il joue. Lorsque je l’avais rencontré sur le casting de Home, il était venu sans ses parents et il avait 39 de fièvre. C’est dire sa motivation. Je lui avais demandé ce qu’il aimait faire dans la vie. Il m’avait dit : « J’aime bien penser. » Je l’avais alors filmé en train de penser. Et il pensait ! Kacey a maintenant 13 ans. Il a joué Gainsbourg petit dans Une vie héroïque. C’est maintenant un adolescent. Dans L’enfant d’en haut, je voulais filmer ce moment très court et très précieux où il quitte l’enfance, mais où il n’est pas encore dans l’adolescence. On me dit que mes films tournent souvent autour d’enfants ou d’adolescents. Mais même les adultes de mes films, il y a quelque chose en eux de l’enfance, dans la mesure où il y a quelque chose de décalé, en quoi je peux en passant me reconnaître. Mes parents se sont d’ailleurs posé des questions sur moi, tout un temps, tellement je planais. »
Léa Seydoux
« Léa, qui avait 27 ans au moment où on tournait le film, il y a des moments où elle fait quinze ans. C’est sa grande force. Au début, elle avait beaucoup de difficultés avec son personnage, qu’elle jugeait beaucoup. Elle ne trouvait pas son humanité. Je lui gueulais dessus et disais : putain, cette fille, elle n’en peut plus, mais elle se bat. Alors j’ai dû batailler avec Léa. Je lui ai montré un documentaire sur le sujet. Je lui ai montré Wanda, avec Barbara Loden et La salamandre, d’Alain Tanner. »
Truffaut, Bresson, Welles
« On me parle de François Truffaut, et par exemple des 400 coups, ou de L’enfant sauvage. Truffaut, je l’ai adoré quand j’étais jeune. Mais au bout d’un moment, la référence était tellement forte que je m’en suis détachée. Maintenant, j’en reviens. Et je reconnais que ça m’a énormément nourrie. Au-dessus de mon lit, j’avais pendant quinze ans le poster de L’argent de poche. Je n’ai pas le côté littéraire de Truffaut. Mais je me reconnais dans les personnages de ses films. Bresson a eu aussi une importance énorme sur moi. Il m’a donné envie de faire du cinéma. Je l’ai découvert à 14, 15 ans. Ça m’a marquée, Bresson, et L’argent. Comme Citizen Kane et le célèbre Rosebud, ou La splendeur des Amberson, de Welles. Je me rends compte que je parle de films qui s’appellent L’argent et L’argent de poche. Et j’ai failli appeler mon film Money. Ça doit être mon côté suisse ! »
Enjeu cinématographique
« Home, c’était un film horizontal, qui prenait le pari de se passer durant une heure et demie au bord de l’autoroute. C’était assez barge. Et excitant d’un point de vue de cinéma. Et ici aussi, il y a un enjeu. C’est la verticalité, entre la plaine et la montagne. Le nerf et la tension du film, c’est un câble, au fond. Un câble téléphérique, tendu entre le haut et le bas. Qui ressemble à un cordon ombilical, quand on y réfléchit. Le fond et la forme sont indissociables, dans l’idée que je me fais du cinéma. »