L’Holocauste invisible de Crialese

NICOLAS CROUSSE

mercredi 25 avril 2012, 11:07

Avec « Terraferma », le réalisateur de « Respiro » confirme. Son cinéma est humaniste, engagé et humble. Un entretien de Nicolas Crousse

L’Holocauste invisible de Crialese

DR

De film en film, Emmanuele Crialese bâtit patiemment sa maison. Celle d’un auteur attaché à des valeurs humanistes, filmant ses personnages avec chaleur et simplicité. Terraferma s’inscrit dans cette lignée. L’origine du film ? « Cela vient d’une obsession qui est mienne, nous dit-il à Venise : L’être humain aspire profondément à bouger, voyager, migrer vers de nouveaux horizons. Le mouvement, c’est le point de départ de la connaissance. Et c’est une question qui traverse tous mes films, même inconsciemment. On peut voyager pour le plaisir, comme les touristes du film, qui viennent pour les vacances. Mais il y a aussi des gens qui risquent leurs vies au nom du besoin de s’exiler. Ceux-là viennent souvent de pays en guerre. Ils viennent d’Afrique et sont prêts à tout, même à se jeter à la mer, comme dans mon film, pour tenter de trouver leur salut. »

On pourrait vite, avec un tel propos, enfermer Crialese dans un cinéma politique et social. Son film, touché par une profonde empathie humaine, parvient à éviter cette réduction. La migration est un droit fondamental, presque existentiel, défend Crialese. « Voyager et traverser les frontières, c’est mieux connaître ses frères humains. Le concept de “frontière” est quelque chose de très abstrait. In fine, notre seule frontière est celle de la planète. Je ne vois pas au nom de quoi le monde en voie de développement n’aurait pas le droit de voyager et de migrer. Au nom de quoi une partie du monde – les nantis – aurait le droit au mouvement, et l’autre – les plus pauvres – n’y aurait pas droit ? Mon film part de cette question. La base de toute relation humaine, c’est aller vers l’autre. Et c’est la migration. »

L’encre de la rage

L’humanisme de Crialese est une pratique qui prend son encre dans la rage. Et dans une colère citoyenne. « Ce qui se passe aujourd’hui chaque jour en mer est révoltant. Il y a des bateaux ou des radeaux de fortune pleins de damnés prêts à sombrer. La mer est un cimetière. C’est un véritable Holocauste. Mais un Holocauste invisible. Nous ne voyons aucun corps. Si nous pouvions voir le nombre de corps qui ont été emportés et qui sommeillent sous les eaux, nous serions effrayés et extrêmement choqués. »

Face aux damnés de la mer, Crialese met en scène, dans Terraferma, une poignée d’insulaires. « Les gens des îles ont tous les jours la tentation de prendre leur bateau et de partir pour le grand lointain. Ils ne le font pas. Mais le bateau est là, ils peuvent le prendre à tout moment. Terraferma parle du désir de partir et de la possibilité de partir. »

Bien qu’implanté dans ce combat humanitaire, le cinéma de Crialese n’en reste pas moins lié à l’héritage du cinéma italien. « Les cinéastes néoréalistes sont mes maîtres, même si ce n’est pas tout à fait conscient. J’aime aussi énormément la patte surnaturelle d’un Fellini. Avec ce film, j’ai envie d’être dans la simplicité, de parler des êtres, sans trucs ni ficelles. De sorte que si on me fait la critique d’être dans la simplicité, je le prendrai comme un compliment. Parce que c’est exactement ce que je voulais faire. »