Adrian Brody enseigne et en saigne

NICOLAS CROUSSE

mercredi 02 mai 2012, 10:27

Confronté à la violence, la toxicomanie, voire la prostitution de ses élèves, cet acteur protéiforme campe dans « Detachment » un prof très chahuté mais à l’écoute. Un entretien de Nicolas Crousse

Adrian Brody enseigne et en saigne

DR

Tournai, début février. Une star hollywoodienne se promène dans les longs couloirs de l’Imagix. C’est Adrien Brody : bouleversant chez Polanski (« Le pianiste »), bien frappé chez Wes Anderson (« A bord du Darjeeling Limited »), tendu chez Terrence Malick (« La ligne rouge »), loufoque chez Woody Allen (« Minuit à Paris »), aventurier chez Peter Jackson (« King Kong »). Brody est un acteur protéiforme. Qui a sa musique, son style, sa liberté. Et cette gueule élégante de Juif errant ou de bohémien racé qui, sur grand écran, ferait des merveilles autant comme clodo que comme aristo.

Il doit porter pas mal d’affection au film « Detachment », l’acteur new-yorkais, pour pousser le zèle jusqu’à venir le défendre dans le sud de la Belgique alors que les promotions formatées imposent la plupart du temps des rencontres avec les stars sur Londres, Paris ou Los Angeles.

Qu’est-ce qui vous a fait venir vers ce film ?

Réponse simple : c’est une histoire qui me parle, à titre personnel. Mon père était par ailleurs un professeur de l’école publique, dans le Queens. Je fus moi-même enfant dans une école publique. J’en connais les complexités. Et combien c’est un lieu qui peut être difficile. Le film découle par ailleurs d’un scénario très bien écrit et éloquent, et surtout plein de sens sur l’époque que nous traversons.

Ce n’est pas une fiction ?

C’est fictionnel, oui, mais ce n’est pourtant pas une fiction. C’est presque du réel. Tout proche d’un documentaire. Avec intensité et poésie.

Quel type d’enseignant était votre père ?

Un homme remarquable. Ce n’était pas le genre d’enseignant qui revenait à la maison en pleurnichant. C’est l’homme le plus généreux et le plus patient que je connaisse. Je lui dois énormément. Je crois très sérieusement que je n’aurais pas connu le parcours que j’ai eu si je n’avais pas eu ce père.

Avez-vous envisagé de suivre ses pas, et d’enseigner ?

Non. J’avais tellement l’idée vissée, depuis mon plus jeune âge, de vouloir devenir comédien que je n’aurais pas pu y penser, même si les débuts d’acteur furent difficiles.

D’accord pour considérer, avec le film « Detachment », que les enseignants sont les héros des temps modernes ?

Complètement. Mais j’élargirais. Je crois que si vous contribuez à faire du bien dans le monde, et peu importe votre domaine, c’est une forme d’héroïsme. Parce que nous vivons dans une époque très pessimiste, voire cynique. Même jusque dans l’industrie du spectacle, qui est aujourd’hui nettement moins basée sur le talent, la créativité ou l’originalité que sur ce qui marche et qui rapporte. Dans ce contexte, oui, je crois que l’enseignement, le fait de susciter de l’inspiration chez les plus jeunes et le désir d’inventivité est un bienfait profond. Quand bien même tout cela est discret et passe inaperçu, c’est du baume pour l’humanité.

L’école a-t-elle beaucoup changé, depuis le temps où vous la fréquentiez quand vous étiez gamin ?

Je ne sais pas. Ce qui a changé, c’est que les jeunes gens sont aujourd’hui bombardés de mille sources d’informations, avec internet, iPhone et les technologies nouvelles. Ce qui est une bonne chose. Mais aussi une mauvaise, le bombardement intensif ayant pour conséquence de progressivement nous désensibiliser.

Le film dresse le portrait d’un enseignant qui en bave, et rencontre pas mal d’épreuves, voire d’échecs sur sa route. Apprend-on de ses échecs ?

En tout cas, moi, j’ai appris de mes échecs. Mon expérience sur « La ligne rouge » fut douloureuse. J’avais 23, 24 ans. J’ai travaillé six mois sur ce film. J’en étais originellement l’un des acteurs principaux. Puis le réalisateur a pris une autre direction, dont mon rôle a fait les frais. Ce ne fut pas facile à accepter. D’autant que ce changement s’est su. C’était public. Et ça pouvait être ressenti comme humiliant. Ça m’a finalement rendu plus humble, je crois, même si je ne l’ai compris que plus tard. Et ça m’a servi. Sans doute n’aurais-je pas été assez mûr pour affronter le rôle du pianiste, quelques années plus tard, sans ce sentiment d’échec, si l’on peut dire. De la même façon, je crois que mon personnage d’enseignant dans « Detachment » finit par gagner le respect de ses élèves parce qu’il aura eu à traverser des épreuves difficiles.

On vous sent très concerné par ce film. Est-ce que l’Oscar que vous avez décroché il y a dix ans vous aide à développer des projets plus indépendants ?

Il y aide, oui. C’est l’un des avantages de devenir quelqu’un de connu dans le monde du cinéma. Et ce film est important pour moi, bien sûr ! Je suis un artiste. J’essaie de faire preuve de conscience. Je prends des risques. J’essaie de me surprendre. De rester proche de mes sensations aussi. Si je devais commencer à entrer dans la logique du système, et à planifier une trajectoire rentable avec une équipe de businessmen afin de donner le sentiment que je suis cet être humain infaillible qui ne perd et ne doute jamais, et qui passe son temps à côtoyer les plus grands cinéastes, eh bien sans doute que je me perdrais. Et je commencerais par perdre mon âme et ma liberté. Un film comme « Detachment », c’est en cela une expérience magnifique. C’est un cadeau. Et ça vous fait du bien. Grâce à lui, je me sens aujourd’hui plus libre et plus conscient qu’auparavant.