La beauté d'Ava Gardner

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

mardi 08 mai 2012, 13:18

Deux bouquins sur deux stars glamour de Hollywood. Ava Gardner, la vamp, femme libre et dangereuse. Audrey Hepburn, la fragile, femme enfant incarnant la grâce.

La beauté d'Ava Gardner

Ava Gardner gagne sa réputation de vamp et le statut de star en un film : « Les tueurs » (1946) de Robert Siodmak Un magnifique film noir avec Burt Lancaster © Universal

Alain Souchon est un fan. Il l'a chantée : « Retrouver dans la lumière / La beauté d'Ava Gardner / Retrouver les choses premières/ La beauté d'Ava Gardner. » Il n'est pas le seul. Y a-t-il plaisir plus affolant que de revoir l'actrice dans La comtesse aux pieds nus, danser dans le camp gitan, pieds nus, jupe noire fendue, taille ultrafine, chandail jaune moulant ? Plus troublant que de l'admirer dans Les tueurs, quand elle apparaît à Burt Lancaster, robe noire, retenue par une seule bretelle, épaules et dos nus, cheveux noirs cascadant jusqu'aux omoplates ? Plus sensuel que de l'apprécier susurrer « Don't tell me I'm in love » à Clark Gable dans Marchands d'illusions ? Ne répondez pas avant de vous être extasié devant les nombreuses vidéos qu'on peut trouver sur le web.

Repères

Ava – La femme qui aimait les hommes ELIZABETH GOUSLAN Robert Laffont 332 p., 21,30 euros

Ava Gardner a enflammé des hordes de mâles, la langue pendouillante comme celle du loup devant le Chaperon rouge de Tex Avery. Elle séduit certes encore les cinéphiles aujourd'hui. Mais pour le grand (et jeune) public, Ava, connaît pas. Dommage. Pas seulement pour sa beauté, sa classe, son élégance. Aussi parce qu'elle fut une star qui refusa les diktats de Hollywood, une femme libérée qui menait sa vie à sa manière, une fille qui aimait marcher pieds nus, et ça dénotait tout un art de vivre.

La journaliste Elizabeth Gouslan vient de consacrer un livre à l'actrice : Ava Gardner – La femme qui aimait les hommes. Elle a été séduite par le personnage : « Ava a été injustement délaissée par les biographes français alors que son extraordinaire destin est d'une grande modernité : elle était très avant-gardiste. » Ce qui l'a conquise ? « Il était très sain de choisir de vivre en Europe plutôt qu'aux Etats-Unis, très amusant qu'elle envoie bouler la MGM et les studios de Hollywood, très moderne de se marier et de divorcer trois fois, très courageux d'avorter deux fois et très sage de ne pas exiger de pension alimentaire. »

Le livre est excellent. A la fois journalistique et littéraire. Bien documenté et subjuguant. Car le destin d'Ava Gardner est passionnant, de sa campagne de Caroline du Nord, où elle recueillait les feuilles de tabac pieds nus dans les champs, à son appartement cossu de Londres, où elle mourut en 1990, à 67 ans après avoir tourné 60 films.

Passionnant et paradoxal. Car sa vie est tout en contraste. « Elle est dans les contraires, admet Elizabeth Gouslan, dans le blanc et noir, dans le désir de réussir sa vie de femme et l'incapacité à y parvenir, dans l'amour qu'elle a de la vie et sa détestation, dans ce métier d'actrice qu'elle ne cesse de pratiquer alors qu'elle estime “jouer comme une bûche”, dans son érudition et sa curiosité intellectuelle dont elle a conscience de s'éloigner à cause de son métier. C'est sans doute pour cela qu'elle s'accroche tant à Ernest Hemingway, qu'elle appelait “papa”. »

Classe et sensualité, délicatesse et colère, force et fragilité, masculin-féminin. « Noir désir », conclut l'auteure : l'addition des antagonismes. Ça forge une star. Une star poursuivie par des meutes de journalistes. « On croit que notre époque a inventé la pipolisation. Mais non. Greta Garbo, Marlene Dietrich, Lana Turner, Ava Gardner étaient harcelées par des tas de paparazzi. » Et Ava détestait ça. Sa fuite en Europe, c'est sans doute pour cela. Et pour fuir ses amants éperdus !

Car la star était une vamp, une femme libre et disponible, une amante insatiable. Doublée d'une assidue des cuites carabinées. Elle fut poursuivie par Howard Hugues et John Huston, qui ne l'eurent jamais. Mais elle se donna à des tas de techniciens, de partenaires de film, comme Robert Taylor ou Robert Mitchum, et même à quelques femmes dont, sans doute, Lana Turner. Et les trois fois où elle se maria, avec Mickey Rooney, avec Artie Shaw et avec Frank Sinatra, elle fut malheureuse. Même si Frank fut sans doute le grand amour de sa vie, balisé de tornades coléreuses et d'éclaircies torrides.

« Elle a un côté loser, reprend Elizabeth Gouslan. Au cinéma, elle gagne malgré elle. Dans la vie privée, elle perd. Elle aurait aimé faire sa popote, s'occuper de son intérieur, avoir des enfants, elle n'y a jamais réussi. C'est là qu'on voit comment Hollywood génère les déroutes, brise les destins. » Mais elle aussi a bousculé elle-même son destin. Parce qu'elle s'en fout de rater le coche : elle refuse le rôle de Mrs Robinson pour Le lauréat, alors que Mike Nichols la voulait. Elle se trouvait affligeante devant les caméras. « Mais François Truffaut estimait que c'était une actrice formidable. Faisons-lui confiance. »