« De leur vivant », histoire d’un deuil

DIDIER STIERS

mercredi 09 mai 2012, 08:30

Son premier long-métrage sort à peine que Géraldine Doignon travaille déjà sur son deuxième. Et creuse un thème qui lui semble cher : les histoires de famille. Un entretien de Didier Stiers

« De leur vivant », histoire d’un deuil

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Aimer l’écriture et faire évoluer des personnages : il n’en fallait pas plus pour pousser cette ancienne de l’IAD, désormais mère de famille, à passer au format supérieur. Entre parenthèses : alors que son dernier court-métrage en date, « Le syndrome du cornichon », a valu à Itsik Elbaz le prix d’interprétation masculine au Brussels Short Film Festival 2012.

« De leur vivant » a été mis en boîte sur une courte mais intense période, économie de moyens oblige. Gageons que Géraldine Doignon sera un peu plus à l’aise sur le tournage d’« Un homme à la mer », cet été au Québec. Dans ce deuxième film, il sera question d’un beau-fils et d’une belle-mère, interprétés par Riccardo Scamarcio et Charlotte Rampling, embarqués dans un voyage décidé parce que leur vie ne les satisfait pas. Mais d’abord, « De leur vivant »…

Comment naît ce premier film ?

J’ai vécu un deuil dans ma famille, l’histoire était là. J’avais envie de parler de la manière dont on gère la mort d’un proche, et surtout de « l’après ». A la fois de ce que laisse comme traces le disparu, du deuil, de la façon dont on l’évoque dans la famille… Ensuite, il y avait une volonté de faire le film rapidement : ça faisait longtemps que je n’avais pas tourné, et je me suis donc imposé des contraintes, la principale étant le lieu unique.

Auquel l’atmosphère de « De leur vivant » doit beaucoup !

Je voulais trouver une maison comme décor principal, et comme personnage du film. Nous sommes tombés assez vite sur ce bâtiment dans le Brabant wallon : il est hypercinématographique, avec ce long couloir. Il ne restait qu’à fixer les numéros sur les portes, et nous étions dans l’hôtel ! Plus le parc autour, le jardin, la nature… Tout un travail a été effectué avec le chef op’, Manu Dacosse, pour faire vivre ce lieu, les matières : nous avons tout retapissé, travaillé sur la profondeur de champ, les entrées de lumière… De nombreuses répétitions ont aussi eu lieu sur place. Ce qui m’intéressait également, un peu comme dans les films de Bergman – une grande référence –, c’était de faire vivre l’histoire familiale au travers du lieu…

A propos de Manu Dacosse : « De leur vivant » n’est que son deuxième long-métrage, et le précédent, c’était « Amer », un film très « visuel »…

Nous avons fait nos études ensemble. Je le trouve hypertalentueux depuis toujours, et en effet, il travaille dans des genres très différents. Il a fait la photo de « Torpédo », et depuis, celle de « Mobilhome », de François Pirot. Il arrive à obtenir une lumière qui est soit très travaillée comme dans Amer, soit très naturelle comme chez moi, de manière rapide, efficace et évidente. Il se sert aussi beaucoup des lieux existants. Et puis humainement, c’est un plaisir de travailler avec lui.

On pense parfois au fait que le film sur lequel on travaille ne sera pas « commercial » ?

C’est clair. Ce sont des choses que je me suis dites de manière générale, par rapport à mon travail de réalisatrice et de scénariste, mais j’avais envie de raconter cette histoire-là, et de travailler avec ces gens-là. Je pense que le sujet peut toucher ; ce qui m’intéresse ce sont les histoires simples, humaines, et les personnages auxquels on peut s’identifier.

Ce qui influence aussi la visibilité du film, c’est le nom et la réputation des comédiens. Ici aussi, vous avez pris un risque ?

Moi, j’ai envie de défendre des comédiens belges qui sont formidables, qui travaillent beaucoup ici dans les théâtres, et qui ne sont pas du tout connus du grand public au cinéma. Les faire connaître était une volonté de ma part. J’espère que le sujet et le côté « belge » vont attirer un public, mais il faut qu’il y ait du bouche à oreille et de la visibilité pour que les gens viennent, bien sûr.

Philippe Blasband est de ceux qui pensent que le théâtre est un vivier de comédiens, en Belgique. Vous aussi ?

On dit souvent que les acteurs qui sont bons au théâtre ne le sont pas forcément au cinéma… Moi, j’ai l’impression que quand on est bon, on est bon, point. D’ailleurs, je n’aime pas faire de casting. Je préfère imaginer les comédiens que je connais au théâtre dans les rôles au cinéma, puis leur proposer le film et voir s’ils accrochent. Christian Crahay, Mathylde Demarez, Yoann Blanc, ce sont des gens que j’ai vus depuis des années au théâtre et qui sont excellents.

Vous n’avez pas fait de casting ?

Non ! J’ai même écrit en pensant à eux… et j’ai eu de la chance qu’ils acceptent, sinon j’aurais été mal ! Et puis même, il y a chaque année des jeunes comédiens qui sortent des écoles de théâtre et qui sont formidables. Ils pourraient être plus exploités au cinéma. Ou alors, je les vois dans des seconds rôles dans des films français. Mais voilà, quelqu’un comme Mathylde Demarez n’a jamais joué au cinéma, et pourtant, elle est formidable !

Quand on ne s’appelle pas Dardenne, la carte de visite « belge » sert encore un peu ?

J’ai pu le constater dans les festivals auxquels j’ai participé : il y a une curiosité pour les films belges, même si mon nom ou celui des comédiens ne sont pas connus. En France aussi, je pense que le label de qualité « belge » existe encore. Regardez Cannes, cette année…