Marion Cotillard, "comme une petite fille qui déballe un gros cadeau"

FABIENNE BRADFER

mercredi 16 mai 2012, 09:46

La môme Cotillard est en compétition à Cannes avec De rouille et d'os, un mélo trash du Français Jacques Audiard. Elle montera les marches jeudi avec son partenaire, le Flamand Matthias Schoenaerts.

Marion Cotillard, "comme une petite fille qui déballe un gros cadeau"

Marion Cotillard © DR

Cannes

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE

Perchées sur des talons vertigineux, ses jambes n'en finissent plus. À croire que Marion Cotillard veut montrer au monde entier qu'elles sont bien là, belles, longues, fines et sensuelles, contrairement au personnage amputé qu'elle assume magnifiquement dans De rouille et d'os, le mélo trash de Jacques Audiard. Jeudi soir, celle que The Hollywood Reporter vient de surnommer « The Angelina Jolie of France » montera les célèbres marches cannoises. Que le parcours est fabuleux pour arriver là. Et la suite lui donne déjà des étoiles dans les yeux. Oscarisée par La Môme, l'héroïne de Taxi est en pleine promo pour le film d'Audiard, vient de finir le nouveau James Gray, est en tournage du Blood Ties de son compagnon Guillaume Canet et sera à l'affiche du prochain Batman en juillet. Tout ça sans oublier un rôle majeur : celui de maman pour son fils Marcel, un an le 20 mai.

C'est la première fois que vous allez monter les marches avec un film en compétition. Comment vous sentez-vous ?

Je suis contente de vivre ça. Je me sens comme une petite fille qui déballe un gros cadeau. L'an dernier, je n'ai pas pu monter les marches pour le film de Woody Allen pour la meilleure des raisons (NDLR : Marion accouchait de son premier enfant). Jeune comédienne, j'ai parfois vécu des expériences douloureuses à Cannes car ça peut être un festival assez violent. J'ai aussi eu d'excellentes expériences. Mais ça reste un festival qui me fait rêver.

Pourquoi dites-vous que le film d'Audiard est volé au temps ?

J'ai pour habitude de prendre le temps de me plonger dans un personnage, dans sa préparation, car j'en ai besoin et que j'aime ça. J'aime partir à la découverte d'une histoire, d'un personnage. J'aime installer des bases fortes qui vont permettre d'être libre et de laisser la surprise, la magie arriver. Jacques a aussi l'habitude de fort travailler en amont avec ses comédiens. Or, là, on n'avait pas le temps (NDLR, à cause du tournage de Batman). On en a beaucoup parlé avec Jacques, savoir si on y allait quand même sachant que la période était très courte pour faire le film. Moi, j'en avais très envie, je me suis dit que c'était une façon différente de faire les choses. J'ai eu surtout la chance que Jacques accepte de travailler différemment.

De quelle manière ce film vous a-t-il bouleversée ?

Déjà l'humain me bouleverse. Et puis les aventures comme celle-ci, le regard et l'amour que Jacques porte sur ces personnages, sur son histoire, c'est bouleversant. C'est pour ça que c'est un grand metteur en scène. De rouille et d'os, c'est avant tout de l'amour, mêlé ensuite avec de la poésie, de l'authenticité. Ce film est un mélange de chair, de brutalité, de fragilité, d'amour…

Moi, je sais que j'ai besoin de donner vie à d'autres personnes que moi-même. J'aime ce travail sur un personnage car c'est étudier l'humain et donc en connaître un peu plus sur qui on est. À un moment, le personnage s'en va parce que c'est comme un enfant, il faut savoir s'en détacher, sinon ça devient malsain. Je deviendrais complètement dingue si je vivais continuellement avec mes personnages. Mais chaque rôle m'apporte une ouverture plus grande sur l'humain et sur le monde. Ça ouvre un peu plus mon esprit, mes yeux, mon cœur, ma compréhension.

Votre personnage aime être dans la lumière. Mais tout à coup, tout bascule. Avez-vous cette crainte ?

J'ai un chemin de vie que j'aime de plus en plus car je n'ai cessé d'avancer, d'évoluer, de découvrir, d'expérimenter. Si à un moment donné, ce métier s'arrête, c'est parce que je l'aurais décidé ou que j'aurais à vivre autre chose. Je verrai alors combien de temps je mets à l'accepter, si c'est douloureux ou pas, je ne peux pas savoir. Je n'ai pas vraiment envie de me poser cette question car j'aime vivre les choses au présent. La seule manière de me projeter dans l'avenir, c'est que je sais qu'un jour je serai grand-mère et ça m'excite.

À une époque, pourtant, après « Taxi 3 », vous vous demandiez si vous alliez continuer…

En fait, je confondais mon envie de ce métier, de grands rôles et le besoin que j'avais d'être en cette lumière. Je n'assumais pas du tout mon besoin d'être regardée par tant de gens. Quand je me suis dit que c'était comme ça, tout s'est débloqué. Le plus gros travail, ce fut d'accepter ça et de me sentir légitime dans ce métier avec toutes les facettes que cela comporte. C'était moins avouable pour moi de reconnaître cette envie de quelque chose de grand.

Il y a des années (NDLR : après Taxi 3), je suis partie seule en Inde et un Indien d'une grande sagesse qui m'accueillait en sa famille m'a dit qu'il y avait un paradoxe au fond de moi qui faisait que les choses n'avançaient pas. « D'un côté, t'es insatisfaite de ce qui se passe pour toi dans ce métier, d'un autre côté, tu me parles d'envies qui ont beaucoup d'ampleur. Tant que t'assumeras pas, ça ne fonctionnera pas. » Cette phrase est toujours restée dans ma tête. Ensuite, j'ai rencontré la personne qui m'a aidée sur le travail de préparation de La Môme. Elle m'a tenu le même discours.

Quelle pensée vous a alors traversée en recevant l'Oscar ?

Toutes mes pensées allaient vers Olivier. Son film a changé ma vie. Puis, j'ai pensé à Piaf car elle aussi a changé ma vie.

Cannes, c'est le strass, les paillettes. Vous aimez jouer à la star ?

Ça me terrifie. Le mot même appartient aux gens qui regardent les acteurs, les chanteurs… Moi, je ne me vois pas du tout comme ça. Mais maintenant que j'ai assumé ce besoin, ça a épuré mon envie d'actrice et de raconter des histoires. J'assume d'avoir ce lien invisible avec des gens que je ne connais pas.

Que vous apporte ce métier ?

Une connaissance de l'humain. Souvent j'exprime cette comparaison entre un acteur et un anthropologue avec cette différence que quand on est acteur, on va vraiment à l'intérieur de l'être. Même si l'anthropologie n'est pas considérée comme une science, c'en est une. Il y a un côté plus viscéral chez l'acteur.

Ce métier m'apporte énormément de sensations, d'émotions. Il me fait vibrer.

Le fait d'être mère change votre perception du métier ?

La perception, je ne pense pas. Il y a toujours un moment dans la journée où je dois revenir entièrement à moi. À cause de mon fils. Avant, quand je tournais un film, il y avait toujours cette part du personnage qui restait avec moi, même hors plateau. Maintenant, je dois obligatoirement revenir au réel. Ce n'est pas évident. Sur le film de Jacques en particulier – sur Batman, le personnage est très joli, mais pas viscéral. Chez Audiard, il y a une autre profondeur, comme chez James Gray où j'ai dû chercher le personnage de manière très vaste. Et je me demande : si j'avais eu un enfant avant de faire La Môme, comment ça se serait passé ? C'est assez vertigineux. Je ne sais si j'aurais pu le faire. En même temps, je n'ai pas envie, parce que je suis maman, que mon investissement soit moins grand. Mais il y a vraiment deux vies. Mon fils est tout le temps avec moi. Sur le plateau du film de Jacques, parfois, je ne voulais pas qu'il soit là. Je me disais qu'il allait ressentir quelque chose d'étrange car je m'éloignais complètement à cause du rôle. Energétiquement, je devais m'éloigner. Je ne l'ai donc pas voulu lors des scènes d'hôpital, je ne voulais pas qu'il m'entende crier.

Vous êtes entrée sans crainte dans votre carrière US ?

C'est extrêmement compliqué et en même temps, j'aime le faire. Ces expériences aux Etats-Unis m'offrent une diversité encore plus grande que ce que j'aurais jamais imaginé.

Ces personnages qui vont de la Pologne à l'Italie en passant par des Indiens d'Amérique, c'est une chance inouïe de pouvoir explorer un si vaste terrain de l'humain. Avec James Gray, c'est la première fois que j'ai un premier rôle dans un film américain après une série de rôles secondaires. Cela dit, un petit rôle, pour moi, n'est jamais petit. Certains petits rôles m'ont apporté tellement, comme chez Jeunet (NDLR : Un long dimanche de fiançailles).

Je me suis promenée dans plein d'univers du ciné US depuis quelques années. Puis j'ai fait un passage dans le film de Guillaume (Les petits mouchoirs) avec un rôle qui ne portait pas non plus toute une histoire. Du coup, j'ai eu envie de revenir à ce type d'investissement : porter une histoire d'un bout à l'autre. Et je l'ai vécu avec Jacques, avec James Gray aussi, où je joue une immigrée polonaise.