Lafosse : « Il faut oser regarder la monstruosité »
FABIENNE BRADFER
mercredi 30 mai 2012, 09:59
Pour « A perdre la raison », son cinquième film, Joachim Lafosse s’est librement inspiré de l’affaire Lhermitte. Pour formuler sa subjectivité, il a fait une psychanalyse interne. Un entretien de Fabienne Bradfer
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Joachim Lafosse s’est emparé de l’affaire Lhermitte et l’a transcendée avec sa subjectivité. Résultat : « A perdre la raison » est une fiction qui regarde nos monstruosités et pose la question des limites.
Vous dites : il n’y a pas de monstre, il n’y a que des actes monstrueux…
Une société a le devoir d’observer les actes monstrueux commis par les siens et de donner du sens. Dans l’infanticide, il y a des choses qui restent incompréhensibles. Quand la Norvège se confronte à Brievik, c’est un progrès. Moi, j’ai simplement essayé de faire comprendre une histoire se terminant par un acte monstrueux. Il faut oser regarder. Est-ce qu’on ose aujourd’hui ne pas se demander pourquoi Hitler est devenu ce qu’il était ?
Faire un tel film, c’est reconnaître aussi sa part de monstruosité ?
On a tous rêvé qu’on tue. Cette violence, il convient de la reconnaître afin qu’elle n’apparaisse pas. Les spécialistes qui ont tenté de comprendre les mères infanticides disent que ces femmes ont souvent voulu être de trop bonnes mères. Elles ne supportent pas l’idée d’être imparfaites. On n’est prêt que quand on peut accepter qu’on puisse être énervé contre ses enfants. Il faut gérer, dialoguer avec soi-même. J’espère que le film ramène à cette chose fondamentale.
Vous êtes-vous posé la question de savoir si vous alliez vous engager dans cette histoire car les protagonistes sont toujours vivants ?
Je ne suis pas croyant, pas catholique, je ne prends pas le cinéma pour la Bible. Le cinéma peut dire des vérités, pas la vérité. Même le documentaire n’est pas la vérité. J’ai fait une fiction qui est le fruit de ma subjectivité, de mon imaginaire, de mon invention. J’ai toujours su que ces personnages ne seraient pas ceux de l’affaire. J’ai toujours eu envie qu’ils me ressemblent. Et ils me ressemblent beaucoup plus qu’à ces protagonistes. C’est aussi par respect pour eux que je n’ai jamais voulu les rencontrer. Pour qu’on ne puisse pas dire que je les avais copiés ou reconstitués. Un artiste ne doit pas reconstituer, ce n’est pas son travail. Il doit interpréter, faire voir autrement. Quand j’entends Roschdy Zem dire qu’il va dire la vérité sur l’affaire Omar Raddad, ça me met mal à l’aise.
Quelle est la fonction de cette œuvre artistique dans le contexte de la vie civile ?
Divertir. Émouvoir. Faire apparaître du sens. Quand j’étais petit, mes parents se sont séparés. Quelques jours après leur séparation, on s’est retrouvés avec mon frère et ma mère à regarder « Kramer contre Kramer ». Grâce à ce film, on a parlé de séparation. C’est à ça que ça sert le travail d’un cinéaste. C’est aussi pour ça que je revendique d’avoir fait un film grand public. Donner une forme pour le rendre accessible. Sans capituler sur la réflexion, le sens.
Vous êtes passé du militantisme au regard ?
Ça a commencé avec le court-métrage que j’ai tourné dans une crèche, en France. Être cinéaste, c’est avoir un regard avant même d’avoir des idées. Je suis fier aujourd’hui d’essayer d’abord ça. Je veux être accessible et je n’ai pas peur d’utiliser le mot populaire mais sans capituler sur l’exigence.
D’où cette caméra très proche, façon frères Dardenne…
Oui. Je me suis surtout dit : il faut tâcher d’être juste, d’être avec les personnages, les faire aimer. Il ne faut pas jouer au malin. C’est la leçon des frères Dardenne. Être avec les personnages. Après cinq films, j’intellectualise moins, je me laisse aller à l’émotion sans capituler sur la réflexion.
Pourquoi cette histoire ?
Quand j’ai été bouleversé par ce fait divers, je me suis rendu compte que c’était sans doute lié à ma propre histoire. Ma grand-mère a eu une dépression à la naissance de son 4e enfant, mon père. Elle a été hospitalisée pendant deux ans et n’a pu s’occuper de lui. Ça a été la cause de pas mal de problèmes. Mais ça, ça ne fait pas une fiction, ni un grand film. Il fallait aller au-delà du drame familial, de la psychologie. C’est pour ça que j’ai voulu utiliser dans le film des compositeurs baroques. Le baroque est au-delà du drame. Comme si ça nous dépassait. C’était une façon de dire que cette histoire nous dépassera encore.
Votre choix est de vous mettre du côté de la femme…
C’est ma subjectivité et c’est ça qui m’a mené vers ce film. Je voulais aussi montrer qu’on ne peut pas montrer le passage à l’acte final de cette femme sans montrer d’où elle vient, sans décrire le système dans lequel elle évolue. Quand elle commence à sombrer, on sombre avec elle. Mais on commence d’abord par montrer le lien dans lequel elle s’inscrit. Je n’aurais jamais écrit cette histoire sans sentir que, comme dans toutes les grandes tragédies, celle-ci se nourrit d’abord de l’amour. Il y a plus de bonnes intentions que de mauvaises. Pourtant, le drame arrive. Cela pose la question des limites, thème qui m’est cher et qu’obsessionnellement, je ressasse de film en film.
On a rencontré des thérapeutes familiaux qui tous disent que les drames familiaux ne sont pas la cause d’un seul élément ou d’une seule personne. Il y a toujours un ensemble. Parfois, il suffit de dire non pour le drame n’ait pas lieu. Il était indispensable pour moi d’aller trois fois par semaine en psychanalyse pour interroger ce qui m’arrivait et ce que je racontais pour ne pas être dépassé. Pour pouvoir reconnaître ma subjectivité et la formuler. Je ne conteste pas la vérité judiciaire, mais la subjectivité de l’artiste est tout aussi essentielle. Avec la place que prend aujourd’hui le récit, médiatique aussi, je crois qu’il est grand temps de faire réentendre la place de la subjectivité.
Quels sont les atouts et dangers du fait divers au cinéma ?
Celui qui s’en empare ne doit pas prétendre à la vérité et doit respecter les protagonistes en n’utilisant pas leur nom. Il doit annoncer qu’il s’agit d’une fiction.