Le scénario de « A perdre la raison » a dû être atténué

MARC METDEPENNINGEN

mercredi 30 mai 2012, 09:59

Initialement, Joachim Lafosse forçait le trait sur la responsabilité morale du père et du médecin bienfaiteur dans le drame. Postez vos réactions et vos questions à Joachim Lafosse

Le scénario de « A perdre la raison » a dû être atténué

Le Docteur Pinget (Niels Arestrup) et Tahar Rahim (Mounir) Photo DR

Une version précédente du scénario du film de Joachim Lafosse entendait forcer le trait sur la responsabilité morale attribuée à l'écran aux acteurs incarnant le papa des enfants égorgés, Bouchaïb Moqadem, et le médecin bienfaiteur de la famille, Michel Schaar, confirment plusieurs sources. Le script de base décrivait ainsi un médecin sous des traits plus pervers que ceux retenus dans le film présenté à Cannes. Le scénario le montrait à plusieurs reprises le torse nu, déambulant dans la maison commune. Il prévoyait aussi des scènes rapportant de manière plus insistante l'homosexualité alléguée du médecin. Une insulte (« sale pédé ») a ainsi été gommée de la version finale. Le scénario initial prévoyait aussi de montrer un père plus violent (dans le film n'a été retenue qu'une seule gifle) à l'égard de la mère. Elle apparaissait comme victime de violences répétées et soumise à des ébats sexuels violents. Une dizaine de scènes ont ainsi été gommées de la « libre inspiration » initiale du réalisateur.

"Librement inspiré" de l'affaire Lhermitte

Nivelles, 28 février 2007, Geneviève Lhermitte, 42 ans, mère de famille apparemment sans histoire, égorge méthodiquement ses cinq enfants de 3 à 14 ans, Yasmine, Nora, Myriam, Mina et Medhi, avec un couteau qu'elle a acheté dans un supermarché. Elle tente ensuite de se suicider avant d'appeler les secours.

Geste atroce, incompréhensible. Le drame familial s'est joué quelques heures avant le retour du Maroc du mari et père des cinq enfants, Bouchaïb Moqadem. Geneviève Lhermitte débordait d'amour pour eux. Mais elle était à bout, étouffée par l'influence que le protecteur de la famille, le docteur Michel Schaar, exerçait sur son mari, selon ses déclarations. Dépressive depuis deux ans dit-on, elle avait décidé de « partir très loin avec ses enfants » pour échapper à cet enfer. En décembre 2007, devant la cour d'assises du Brabant wallon, Geneviève Lhermitte est condamnée à la réclusion à perpétuité. La cour et le jury ne lui ont accordé aucune circonstance atténuante. Un recours a été introduit par la défense à la cour internationale des droits de l'homme à Strasbourg.

« Je les renvoie à leur conscience »

Bouchaïb Moqadem, le papa des enfants égorgés, nous l'avait déjà affirmé il y a quinze jours, avant son départ pour Agadir, où reposent les victimes de Geneviève Lhermitte : « Je veux échapper à la tourmente que va créer la sortie de ce film indigne, comme me l'a recommandé mon psychiatre. » Il a encore amplifié son point de vue, hier, dans « Sud Presse » : « Ce film dérange mes cinq martyrs dans leur sommeil. » Les seules palmes qui valent pour lui sont celles qui veillent sur « l'enclos des martyrs » du cimetière d'Agadir où il se rend tous les jours. « Tous ceux qui ont été de près ou de loin impliqués dans le tournage de ce long-métrage, je les renvoie à leur conscience », dit-il. Bouchaïb Moqadem craignait que la maison du drame, à Nivelles, ne soit utilisée par l'équipe de tournage : « C'est pour cela que j'ai voulu la garder. Maintenant, je me fiche complètement du sort de cette maison. »

Bouchaïb Moqadem n'ira pas voir ce film. Le Dr Michel Schaar prendra son courage à deux mains pour aller le voir en compagnie de ses avocats, « la semaine prochaine ». « Ce film veut faire du fric sur les cadavres des enfants égorgés par leur mère. Joachim Lafosse est un manipulateur. Il réécrit la réalité. Il veut substituer le mensonge à la vérité. » Michel Schaar se sent « profondément blessé » par ce film « scandaleux » qui ne fait que raconter « le dossier judiciaire en le transformant ». Il lance un message à toutes les personnes qui souhaiteraient le voir : « Il faut savoir que la durée du film correspond aux dizaines de minutes qu'a duré le massacre perpétré par Geneviève Lhermitte. La réalité de cette affaire est là, pas dans le roman à l'eau de rose de M. Lafosse. » Les rapports d'experts avaient estimé à plus d'une heure quart le temps que mit Geneviève Lhermitte à égorger un à un ses cinq enfants.

« Qui sont les véritables vicieux ? »

Le Dr Schaar se déclare encore « particulièrement peiné et meurtri » par les déclarations d'Emilie Dequenne (l'actrice qui figure Geneviève Lhermitte) qui avait dit, juste après avoir reçu son prix d'interprétation féminine dans la catégorie « Un certain regard » à Cannes : « C'est une libre inspiration. Ce sont les personnes qui vont continuer à faire le lien qui seraient les plus vicieuses finalement. Je pense qu'à un moment, il faut sortir de ça, il faut faire clairement la distinction entre le cinéma et la réalité. » « Moi, comme tout le monde, je fais le lien avec l'affaire Lhermitte. Je serais donc un vicieux ? Cette actrice serait bien inspirée de mesurer qui sont les véritables vicieux dans cette affaire… », lui réplique, ému, le Dr Schaar.