Wes Anderson, conteur stylé et homme de compagnie

à FABIENNE BRADFER, ; Cannes

mercredi 30 mai 2012, 11:51

Entretien Ouverture du Festival de Cannes, « Moonrise kingdom » permet à Wes Anderson de parler d'amour à l'état pur.

Wes Anderson est à l'image de ses films, portant joliment sur lui-même cette excentricité stylisée qui donne corps à son univers. Sur fond de mer à Cannes où Moonrise Kingdom faisait l'ouverture du Festival, il rencontre la presse internationale. Mais pas autour d'un feu de camp. Le scoutisme, on s'en rend compte, n'est pas son fort. S'il en a fait la toile de fond de son nouveau film, ce n'est pas en référence à ses racines texanes mais parce que ça renvoie à l'Amérique d'antan, celle des peintures de Norman Rockwell. Car Anderson est fasciné par les lieux où le temps semble s'être arrêté. Lui-même semble un endroit à lui tout seul où le temps semble s'être arrêté…

Filmographie

1996 Bottle Rocket.

1998 Rushmore.

2001 The Royal Tenenbaums (La famille Tanenbaum).

2004 The Life Aquatic with Steve Zissou (La vie aquatique).

2007 The Dardjeeling Limited (A bord du Darjeeling Limited).

2009 Fantastic Mr. Fox.

2012 Moonrise kingdom.

Etes-vous un nostalgique ou un mélancolique ?

Aucun des deux en particulier. Je ne peux pas dire que, enfant, j'ai été plutôt triste ou comique, c'est difficile de me souvenir. J'ai toujours été plus content de faire des films que d'aller à l'école. Ici, c'est une comédie mais en fait, plutôt triste. J'ai situé spontanément l'action en 1965 car j'ai l'impression que ça correspondait à la fin d'une époque d'innocence, à la fin d'un bel été américain. Ça n'a pas été facile de faire ce film car plus on avançait, plus il grossissait en importance. L'avantage, c'est qu'on était plus préparé qu'auparavant. Les difficultés, automatiquement, s'aplanissaient.

On peut considérer ce film comme une critique des donneurs d'ordres et de leçons ?

Il y a beaucoup d'uniformes, vous avez aussi remarqué ? Oui, tout le monde surveille tout le monde, en fait, ce qui provoque une réaction en chaîne. Les deux jeunes tentent, eux, de refuser l'ordre établi. Ce sont les seuls qui savent vraiment ce qu'ils veulent et comment parvenir à leurs fins.

Diriez-vous que les seules personnes qui savent ce qu'est vraiment le pur amour sont les enfants ?

Dans cette histoire, ce sont ceux qui savent clairement ce qu'ils veulent. Mais c'est aussi à courte vue, et ils ne savent pas non plus combien de temps ils comptaient s'exiler. J'ai essayé de retrouver la naissance des sentiments, ce moment où vous êtes bouleversé et vous ne savez pas ce qui vous arrive. S'il y a une dimension autobiographique dans mon film, elle est certainement là.

Vous tournez souvent avec les mêmes acteurs…

C'est vrai, j'aime ça. Je travaille un peu comme une compagnie théâtrale. Chaque film est une sorte de réunion entre amis. Avec ce film-ci, j'ai l'impression d'avoir agrandi la famille. Il y a Bill Murray : en six films, je ne l'ai toujours pas cerné tant sa personnalité est complexe. Mais chaque fois, c'est la même hilarité en plateau. Il y a aussi Bruce Willis, en complet décalage par rapport à Piège de Cristal. Ici, il est fragile, pas du tout sûr de lui. Il fallait oser. Edward Norton comme Tilda Swinton, j'ai correspondu avec eux au cours des dernières années avec la ferme intention de les convaincre de me rejoindre, un jour, pour un film. Edward, lui, outre le fait qu'il coproduit, est venu pour ses scènes et est finalement resté tout le tournage. Idem pour Bill. Il y avait une vraie ambiance familiale en plateau.

Où puisez-vous votre inspiration ?

Toujours d'un événement que j'ai vécu, ou de la rencontre avec une personne. Ou d'un souvenir.

Vous êtes content d'être retourné à de l'action pure ?

Oui, évidemment, car en animation, tout est assez formaté et construit. Il n'y a pas la fébrilité, l'intensité qu'un film « live » implique. Même si les animateurs peuvent être considérés comme des acteurs, puisqu'ils débarquent avec leurs émotions, leurs avis et leurs envies. Mais disons qu'il n'y a pas la même folie, la même urgence puisque la préproduction d'un film d'animation commence des années auparavant.

Roman Coppola en tant que scénariste vous a considérablement aidé sur ce film. A quel niveau ?

On a travaillé ensemble un mois entier alors que je n'avais encore que quinze pages prêtes. Il m'a aidé à en faire une vraie histoire. Il a donc été ma bouée de sauvetage. Mais tout change tellement vite : là, je croyais qu'il me faudrait bien un an avant de pouvoir pondre un nouveau scénario et il est déjà quasi en boîte. Tout ce que je peux vous dire, c'est que l'histoire se déroule en Europe. Le titre est arrêté également mais c'est tout ce que vous en saurez !

Beaucoup d'acteurs rêvent de faire partie de votre monde. Est-ce un rêve ou un stress pour vous ?

C'est toujours encourageant de travailler avec quelqu'un qui a foi en vous, c'est évident. Et avec des enfants en particulier car eux ont toujours envie de se donner à fond, de faire bien.

Vous vous imaginez travaillant pour un studio hollywoodien ?

Mmmh, dur à dire car le système des studios est très spécifique et ne prend que rarement en compte l'avis des réalisateurs. Ils sont là pour tourner, et c'est à la limite tout ce qu'on leur demande. Maintenant, il y a des exceptions, comme Christopher Nolan, qui a réussi à imposer sa marque de fabrique et sa personnalité. Moi, j'ai tendance à noter que des exceptions existent plutôt qu'à généraliser le système. C'est aussi pourquoi j'ai plus tendance à me tourner vers le cinéma français, qui a une marque plus « films d'auteurs ». Et certains de mes héros sont français.

Votre univers est très particulier. Comment l'expliquez-vous ?

Depuis toujours, je tente d'insérer mes histoires dans un espace différent de la réalité. Où le public n'a pas été auparavant. Mais je ne contrôle pas ça consciemment.

On vous sait assez strict sur un tournage. Les enfants devaient connaître leurs répliques par cœur…

Oui, mais c'est normal, non ? Tenez, je me souviens d'un questions-réponses que j'ai vu avec les Dardenne sur leur dernier film. Chez eux, tout semble spontané alors qu'ils avouaient avoir répété pendant des mois avec ce jeune garçon. Tout est défini. Avec mes enfants, j'ai estimé indispensable qu'ils connaissent le scénario mieux que les adultes. Mieux que moi ! Etre en phase avec le scénario permettait, dans leur cas, de l'être d'autant mieux avec leur personnage. Mais d'autres réalisateurs vous diront le contraire, alors…