Ce vieux galopin troublant de Claude Rich

NICOLAS CROUSSE

mercredi 06 juin 2012, 08:14

« Et si on vivait tous ensemble ? » rassemble une brochette attachante de vieux amis... Parmi eux, Claude Rich. Désarmant. Un entretien de Nicolas Crousse

Ce vieux galopin troublant de Claude Rich

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A 83 ans, Claude Rich tient l’un de ses rôles les plus désarmants. Dans « Si on vivait tous ensemble ? », il incarne auprès de ses vieux amis (Pierre Richard, Géraldine Chaplin, Jane Fonda, Guy Bedos) l’éternel séducteur, rattrapé par le temps qui passe et la maladie qui s’incruste. Claude Rich y est tout à la fois raffiné, touchant, drôle, troublant avec une voix inimitable, douce, élégante et son allure de dandy.

Pourquoi avoir dit oui à Stéphane Robelin lorsqu’il vous a envoyé son scénario ?

J’étais en train de jouer au théâtre quand un metteur en scène que je ne connaissais pas, et que vous venez de citer, m’a envoyé un mot avec un manuscrit qui s’appelait « Les vieux ». Je n’ai pas trouvé le titre très excitant. Il m’a dit : oui, au fond vous avez raison, et il a changé le titre. Il m’a proposé un rôle que je n’avais jamais joué. Un Dom Juan un peu obsédé par le sexe féminin, et en même temps guidé par autre chose. Par un besoin d’amour. Parce que c’est un homme seul. C’est ça qui m’a plu, dans ce rôle. C’est un homme qui a vécu de femmes, si l’on peut dire. Et puis, à partir d’un certain âge, qui n’a plus que des prostituées. Mais il les prend charmantes. Il en fait de jolis moments de vie. Et il arrive à être heureux comme ça. Jusqu’à ce que des problèmes de santé s’en mêlent et qu’on le mette dans une maison de retraite. Ça m’a touché, tout ça.

On parle peu de la sexualité des personnes âgées !

On n’en parle même jamais ! Mais derrière elle, il y a aussi la solitude. Voilà un homme, celui que je joue, qui a perdu sa femme il y a longtemps. Qui a un fils très protecteur, qui voit des dangers partout autour de la santé son père. Tout à coup il n’y a plus dans cette vie-là que des dangers : se casser la gueule, aller à l’hôpital. Alors qu’il a des ambitions, cet homme-là.

La sexualité, c’est une façon de parler de la tendresse, de la fantaisie et de l’espièglerie ?

Voilà ! C’est chez lui un mélange de tout ça. L’idée formidable de ce film, c’est d’être tous ensemble, Jane Fonda, Géraldine Chaplin, Pierre Richard. Et Guy Bedos, avec qui j’ai fait quatre films, chez Yves Robert et chez Renoir, entre autres.

Vous étiez avec Bedos dans « Les copains », d’Yves Robert. Or, on retrouve dans le film de Robelin cet esprit de troupe. Ça doit vous plaire, ça, vous qui avez commencé aux côtés de Marielle, Rochefort ou Belmondo ?

Ah, ça me plaît beaucoup. Avec les trois que vous citez, mais aussi avec Bruno Cremer, on était tous dans les mêmes classes au Conservatoire. On a été la génération de 1949, juste après la guerre. Tout d’un coup, on découvrait le bonheur. Le plaisir de la Libération, d’abord. Et puis celui de l’âge où on commence à s’intéresser aux filles. On commence à tomber amoureux. On mange du chocolat, parce qu’il n’y en avait pas pendant la guerre. On fume des cigarettes. On fait des choses défendues. C’était aussi l’époque où on allait manger à la cantine de l’opéra, avec toutes les petites danseuses. C’était délicieux, parce que j’avais été employé de banque pendant quelques mois, avant, et c’était tellement inhumain !

Dans le film de Robelin, la vieillesse n’est pas un naufrage, loin de là. Ce n’est pas la chanson de Brel. Si les corps s’abîment, les cœurs demeurent galopins ?

Absolument. Alors on ne parle pas de l’arthrose des genoux ! Ce que je trouve merveilleux dans le film, c’est le personnage de Jane Fonda, qui malgré ses douleurs et sa maladie, arrive à ne pas se plaindre et entre même en complicité avec un jeune homme.

Ce film fait du bien. Peut-être aussi parce qu’il bouscule un peu le culte du jeunisme ?

Oui, et il serait temps que l’on se dise que les vieux peuvent être jeunes et drôles à leur façon. Ils ont des problèmes mais ils ne sont pas tout le temps à se plaindre. Il y en a qui se cachent. D’autres qui ont de l’humour. Ils approchent tous de 70 ou 80 ans, mais je pense qu’ils ne font pas trop vieux en apparence.

Vous reconnaissez-vous dans ce portrait collectif ? Et dans cette vision du troisième âge ?

Écoutez, ça dépend franchement des moments. Mon frère aîné n’est plus, et depuis ce n’est plus tout à fait la même chose. Et puis quand on a des âges plus avancés, on a des inquiétudes sur la santé. Des inquiétudes qui sont plus graves que d’entrer dans une maison de retraite. Et pourtant, oui, ce film-ci a beau traiter des sujets très graves de la vie, il n’est pas triste. Il nous dit au fond que si on domine ça, on peut continuer à vivre encore.