La fureur de vivre selon Walter Salles

FABIENNE BRADFER

mercredi 06 juin 2012, 08:03

Le réalisateur brésilien adapte « Sur la route », de Jack Kerouac. L’un des plus mythiques romans de la littérature américaine, manifeste de la beat generation. Un entretien de Fabienne Bradfer

La fureur de vivre selon Walter Salles

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Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages mais à avoir de nouveaux yeux », disait Marcel Proust. Walter Salles en a fait sa devise. Fils d’ambassadeur, né au Brésil, ayant grandi entre Paris et les Etats-Unis avant de s’établir dans son pays natal, il a fait de la route un thème central de ses films, de « Terre lointaine » à « Carnets de voyage », jusqu’à se confronter à l’œuvre emblématique de Jack Kerouac. Et de se retrouver dans « la route, c’est la vie ».

N’était-ce pas évident qu’un jour, vous arriviez à ce roman mythique car il aborde vos thèmes de prédilection : la carte identitaire, la route, la liberté…

Oui, et c’est peut-être la lecture de ce livre, quand j’avais 18 ans, qui a décliné tous ces thèmes que vous voyez dans mes autres films. La première fois, j’ai été complètement séduit et marqué par la liberté des personnages, la narration rythmée par le jazz et le be-bop, le fait que ces jeunes qui vont vers l’âge adulte implosent avec tous les interdits. J’aimais tellement ce livre que je n’ai jamais pensé à une adaptation. Ce fut la même chose avec « Carnets de voyage » car je n’étais ni argentin ni cubain, mais brésilien. Et le Brésil est un peu une île en Amérique latine ; on est les seuls à parler portugais. Il a fallu l’invitation de Robert Redford pour que je voie cela comme une possibilité. C’est en partant sur leurs traces que je me suis dit que oui, l’Amérique latine peut encore être une dernière frontière.

Cette fois, c’est Coppola qui a été le déclencheur ?

C’est lui qui m’en a parlé pour la première fois. En étant brésilien, je ne pouvais pas savoir si c’était possible. Il fallait d’abord que je m’imbibe de cette Amérique-là et retrouve les personnages de cette génération pour savoir si je pouvais passer à l’action.

Mais vous ne vous êtes pas basé sur la version parue en 57…

En effet. J’ai eu l’occasion de parler au beau-frère de Kerouac, qui tient la Fondation Kerouac. Il nous a prêté une copie du rouleau – celle exposée à Paris. Dès la première phrase, on a été confronté à un récit fort différent de celui publié en 57. De manière indirecte, ça m’a rappelé « L’étranger » de Camus. Cette version installait la quête du père dès le tout début et ça supposait un narrateur encore bien plus innocent qui, après une perte, part à la découverte de l’inconnu, fuit vers l’avant.

Que dites-vous aux puristes qui ont peur de la trahison ?

Fellini disait « traducteur = traître » et il avait raison. Dans la lettre que Kerouac a envoyée à Brando en 58-59, il parle de changer complètement le livre pour en faire une adaptation ciné. Preuve que pour lui, il était nécessaire de saisir l’essence du livre pour aller au-delà afin de mieux lui faire justice. Ce difficile équilibre passe par la perception que l’improvisation et l’intuition sont au cœur du récit. Il fallait retrouver cet esprit-là. Etre proche des corps en transformation et qui, comme disait Kerouac, vivent chaque moment comme si c’était le dernier. Qui « brûlent comme des cierges romains dans la nuit ». Il était question de réinventer le film à chaque étape, d’être à l’écoute de chaque improvisation, de chaque événement.

En fait, vous avez tenté d’agir comme Kerouac ?

Oui. L’imagination foisonnante de Kerouac transcende le récit. Il fallait que nous aussi, on tente de transcender le récit original par des improvisations inattendues. On a respecté l’esprit du livre tout en allant au-delà du livre.

Ce qui renvoie aussi aux fondements du cinéma. C’est le film qui se regarde, on forme un tout.

Bien sûr. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans un récit de jeunesse, initiatique, fondé sur une quête qui va dans des directions différentes. Ce qui donne sens au livre, c’est que le personnage principal écrit à mesure que tout se passe. C’est aussi un livre sur l’amitié, éternisée à la fin du livre quand elle est brisée. Dean Moriarty est à tout jamais lié au narrateur. L’amitié sera toujours transcendée par la littérature.

Vous avez installé vos acteurs dans un camp beatnik en amont du tournage, ce qui aurait pu plaire à Kerouac…

L’idée, c’est de créer une famille, un groupe qui est lié. Créer un système qui permette de comprendre les personnages avec la dimension nécessaire pour improviser dans la logique de ces personnages. C’est très important pour moi, qui viens du documentaire, de donner du vécu à l’histoire, de trouver les mots justes par la compréhension des personnages. Ce qui permet, comme dans le jazz, de bifurquer et de retrouver à la fin une mélodie. D’où l’idée d’avoir une expérience commune qui précède l’existence d’un film. C’est ça qui permet aussi de survivre à une expérience de 100.000 kilomètres.

100.000 kilomètres !

Oui, trois fois plus que pour « Carnets de voyage ». Les Etats-Unis sont pollués par les Wal-Mart, MacDo, etc., il est donc difficile de trouver cette « dernière frontière » chère à Kerouac. Il faut aller chaque fois plus loin. Ce qui nous a obligés à dériver constamment.

Comment votre film peut-il parler à une jeune génération qui, elle, vit à travers les écrans et a l’impression que tout est connu ?

Prenez le Printemps arabe ou tous ces mouvements non orchestrés qui surgissent un peu partout dans le monde. Ça peut encore bouger. Le livre nous dit qu’il faut vivre les expériences personnellement, à fleur de peau, pour développer une connaissance du monde et une conscience critique. Il faut un apprentissage à la première personne. Dans les années 80 et 90, on a beaucoup vécu par procuration. Depuis 2001, on vit sous l’emprise de la peur, omniprésente et ça, ça ressemble beaucoup à ce qu’on vivait au début des fifties, dans l’univers de « Sur la route ». Ça crée un lien, ça fait un pont entre ces deux époques. Il était essentiel pour moi de retrouver l’urgence du thème et sa résonance dans le monde d’aujourd’hui.