Raymond Depardon filme le monde depuis cinquante ans

NICOLAS CROUSSE

mercredi 13 juin 2012, 10:57

Entretien « Journal de France » parle autant de l'aventure professionnelle de Depardon que de la France profonde.

Raymond Depardon filme le monde depuis cinquante ans

Raymond Depardon et Claudine Nougaret, à droite Et ci-dessus, une image prise lors des manifestations de Prague, lors de l’assaut soviétique de 1968 À noter que vous retrouverez Depardon dans les pages cultures cette semaine, à

Cela fait un peu de cinquante ans que Raymond Depardon promène son appareil photo et sa caméra de documentariste sur le monde. Pour la première fois, un film, coréalisé avec sa compagne Claudine Nougaret, relate la saga de ce demi-siècle de reportages et de voyages incessants, dans le désert, à Prague, au Vietnam, en Afrique du Sud… et même en France. Journal de France résume quelques-unes de ces expéditions passionnantes, tout en suivant au présent Depardon sur les petites routes de la France profonde. Rencontre avec les deux réalisateurs.

Qu'est-ce qui vous fait courir, Raymond Depardon, depuis 50 ans ?

Depardon : Je ne sais pas. Une curiosité. Et aussi, forcément, cette passion que j'ai de la photo et du cinéma. L'idée, avec ce film-ci, c'était de revenir sur du matériel laissé depuis longtemps dans des boîtes et de le confronter à aujourd'hui. Ce sont des images et, à leur façon, 50 ans d'actualité. Je fais souvent ces allers-retours, pour mes photos, entre le présent et le passé.

Nougaret : Raymond voulait faire ce film, un peu comme avec une planche contact de photographe. On choisit telle photo, on laisse telle autre de côté. On la reprend dix ans après. C'est la même chose avec les bouts de films qu'on a choisis. Mais comme j'avais peur que tout cela fasse trop passéiste, on a voulu ancrer le film dans le présent, en faisant une reconstitution du travail photographique que Raymond a fait pendant quatre ans sur les routes de France, en camping-car. Un travail où l'on voit la trace de l'homme sur les édifices et les façades. On part en somme des archives de l'actualité d'hier pour aller vers les ronds-points et les cafés d'aujourd'hui. Raymond avait besoin de silence, pour filmer la France. Or, moi, les camping-cars, ce n'est pas mon truc. Je n'aime pas rester sur les bords de route. Alors je me suis mis à trier ses bouts de films. Raymond ne m'avait rien dit de ses exploits à Prague ou au Biaffra. Ni sur la Sûreté de l'Etat. Il ne m'avait jamais dit qu'il avait été emprisonné, quand il a montré au journal télévisé le film sur la séquestration au Tchad de Françoise Claustres. La police l'a appris, et l'a gardé au secret pendant trois jours pour non-assistance à personne en danger. Alors que c'était le contraire, en fait.

Qu'est-ce qui a changé, chez le réalisateur et photographe que vous êtes ?

Depardon : Mon évolution comme homme d'image, c'est qu'au début au fond, je filmais mes pieds, quand je vivais dans la ferme de mes parents. Plus tard, je passe un entretien d'embauche et on me demande si je sais filmer en continu. C'était le début de plans séquences. Et ça m'a sauvé un peu la vie, parce que quand j'ai pris une caméra plus tard, j'ai fait des films de cinéma direct. Contrairement à d'autres confrères cinéastes, j'essaie d'avancer toujours. Il me faut à chaque fois des aventures différentes.

Vous dites dans le film qu'à l'arrivée, vous avez de petits regrets quand vous regardez en arrière. Lesquels ?

Depardon : Tous les gens qui travaillent sur le réel ont des regrets. Quelle image reste, de tout ce flot que l'on filme ? C'est une question qui se pose aujourd'hui en Syrie. Car on sera toujours en dessous de la réalité. Dans ce contexte, j'ai passé cinquante ans de ma vie à avoir des regrets. Comme photographe de presse, et comme cinéaste. Mais je me sens plus philosophe, aujourd'hui. Alors oui : j'ai fait ça, j'ai été là. Voilà.

Nougaret : Ce que fait Raymond, c'est le travail des photo-reporters, jusqu'au printemps arabe, qui mettent leur vie en danger. Ce film, ce n'est pas un film autobiographique sur Raymond. Il y a par contre une écriture cinématographique. Ce sont des bribes de notre mémoire, entrecoupés d'instants d'aujourd'hui.

Depardon : Dans les années 68, 70, on avait ce rêve : tout le monde est photographe, mais l'avenir ça va être la télévision. On était un peu naïfs. On croyait que le photo-journalisme allait basculer dans la télévision. On pensait vivre les dernières heures de la photo. Et on pensait qu'on allait tous faire de la télévision. Il fallait alors apprendre à filmer. Et travailler bientôt pour les chaînes. On en est revenu par après. On avait ouvert un département télévision, à l'agence Gamma. Eh bien, on a été obligé de le fermer. Alors que la photo a continué. Elle se vend tout le temps, la photo. Elle est universelle. Elle n'a pas de langue, contrairement à un reportage pour la télévision.

Nougaret : La grande contribution de Raymond et de l'agence Gamma, c'est que tout à coup derrière chaque image, il y a un auteur. Et il y a un point de vue. Ce ne sont pas des presse-bouton.

Depardon : Aujourd'hui, vous voyez des films de montage historique, on ne sait pas qui sont les cameramen. La chance que j'ai, elle n'est pas extraordinaire. Je suis un indépendant. Et on a gardé les chutes. Elles sont privées. Ma cinémathèque a plein de lacunes, mais elle m'est personnelle.

Quand et comment vous avez compris qu'il fallait poser un regard d'auteur ?

Depardon : Au début, je n'avais pas d'ambition particulière. J'étais un simple reporter et photographe, un petit, puis un reporter un peu plus grand. Puis on m'envoie au Biafra, en Israël. À l'époque, on n'était pas doublé par les agences. J'ai eu le pressentiment d'être un auteur, parce que les autres autour de moi avaient disparu. Je me suis retrouvé un peu en position du survivant. Et puis j'ai pris conscience de ma responsabilité par rapport au montage. Thierry Michel, en Belgique, a beaucoup filmé le Congo. D'abord pour la télévision belge. Mais il s'est peu à peu révélé et affirmé en vrai auteur, il est sorti du générique un peu anonyme qu'on peut voir à la télévision. Moi, aujourd'hui, je sais qui est Thierry Michel. J'ai un nom derrière les images du Congo. Et ces noms manquent !

La faute à qui ?

Depardon : La télévision a broyé tant d'auteurs. Tout comme les agences de photo, dans les années 60. Dès que je commençais à regarder mes planches contact, on me disait : « Oulala, tu commences à te prendre la tête. Tu n'es qu'un rien du tout. Tu n'es qu'un journaliste. Tu dois disparaître derrière ton sujet. » C'est complètement faux. Moi, j'ai l'impression de connaître Thierry Michel. C'est un être humain, et il me donne trois fois plus d'informations. Depuis Conrad, je n'avais jamais eu quelqu'un me donnant un vrai point de vue, au Congo. Voilà un auteur.