Tribulations d'un petit Coréen dans une famille belge

FABIENNE BRADFER

mercredi 13 juin 2012, 10:57

Entretien En portant « Couleur de peau : miel » à l'écran, Jung va plus loin que sa BD et réussit un film hybride original et bouleversant.

Tribulations d'un petit Coréen dans une famille belge

: DR

Jung est né en Corée du Sud en 1965, a été adopté par une famille belge en 1971, a grandi à Rixensart, est passé par la Thaïlande et vit aujourd'hui à Bordeaux. Père de deux enfants, il se sent toujours un peu nomade même si, dit-il, l'âge demande de plus se poser quelque part. Le tombeau des lucioles, de Takahata, fut sa première émotion cinéma au point de devenir l'un de ses films d'animation fétiches. Mais c'est par le dessin que Jung se raconte et se fait une renommée. En adaptant son œuvre graphique Couleur de peau : miel au cinéma, en coréalisation avec Laurent Boileau, il prolonge son expression, ce besoin vital de se raconter et poursuit sa quête identitaire.

Votre film nous emmène plus loin que votre roman graphique. Pourquoi ce choix ?

Vous avez raison, le film est un peu le prolongement des deux premiers tomes. Je travaille d'ailleurs sur le troisième tome. Il devrait sortir en septembre ou en octobre. Le précédent se terminait à mon adolescence.

Au départ, Laurent Boileau voulait me suivre en Corée et faire un documentaire. On a fait plusieurs voyages puis l'idée a glissé vers une fiction. Mais je vais devoir refaire un voyage, seul, en Corée pour la suite. Sans vingt personnes derrière comme pour le film. En fait, on a ramené beaucoup d'images de Corée, mais pas ce qu'il fallait. Il aurait fallu partir de manière plus intime, caméra à l'épaule. En même temps, aurais-je vécu des choses extraordinaires ? Là, j'ai envie de m'ancrer dans la réalité qui est la mienne. Retourner dans son pays d'origine ne résout pas forcément ses problèmes identitaires. Toutes les clés ne sont pas là. C'est avant tout un voyage intérieur, que j'ai fait en travaillant sur ce film.

Heureux d'être passé des cases à l'écran ?

J'ai fait de la BD car enfant, j'ai eu besoin d'extérioriser les choses. Je me posais pas mal de questions par rapport à mes origines asiatiques, moi l'adopté dans une famille occidentale. L'envie de raconter une histoire liée à mon histoire personnelle m'a amené au dessin. Passer de la BD au cinéma ne m'a posé aucun problème car finalement, on raconte toujours des histoires. J'apporte les mêmes thématiques liées à l'abandon, à la quête identitaire, au déracinement… Il n'y a que les outils qui changent. Enfin, l'adaptation du roman graphique passe aussi par des dessins, donc c'est presque un réflexe naturel d'adapter une BD en film d'animation plutôt qu'en prises de vues réelles.

Le film est plus complexe que ça. Comment est venue cette idée de mélanger les genres visuels ?

La prise de vue réelle s'est imposée spontanément dès lors que l'idée d'un long s'est elle aussi imposée. Ce qui était compliqué, c'était de faire une adaptation littérale de la BD parce que la BD a différents niveaux de lecture. La narration de la BD est donc plus en dents de scie. On passe du burlesque au dramatique, du dramatique à l'historique, mais toujours raconté de manière décalée, sous forme d'autodérision. Au cinéma, ces différents niveaux de lecture sont plus difficiles à obtenir. Tout simplement car la BD est plus bavarde. Il y a beaucoup de textes off, le narrateur est très présent. On s'est rendu compte que le style de la bande dessinée était difficile à obtenir au cinéma.

Vous avez intégré des films de famille en super-8…

Je cherchais une authenticité. L'idée était de mélanger les genres, avoir de l'animation, du réel, des images d'archives, du super-8. En plus d'images fixes tirées de la BD. Il a eu un très gros travail sur le montage. Faire un film hybride est très tendance en ce moment mais ici, il y avait une vraie légitimité à raconter cette histoire de cette manière-là.

Que vous a apporté l'aventure ?

Ça fait 20 ans que je fais de la BD, 20 ans, quelque part, à être Dieu devant sa feuille de dessin, maîtrisant tout. Le seul contact avec l'extérieur est l'éditeur. Un film, c'est collectif. 150 personnes ont travaillé sur ce film. Il faut apprendre à composer avec d'autres envies artistiques pas forcément en accord avec les miennes. À moins de s'appeler Godard, il faut faire des concessions. Je suis content de la forme finale même si ça a été fait dans la douleur.

C'est-à-dire ?

L'accouchement a été douloureux tant sur le plan technique qu'humain. Au ciné, il y a plus d'argent en jeu… Mais je suis un passionné de cinéma ! D'ailleurs, au départ, je ne voulais pas faire de BD mais du cinéma d'animation. Je suis passé par La Cambre. Puis, je me suis dit qu'en BD, je serais plus libre. Sur le filtre de la fiction, j'ai toujours raconté mon histoire.

Vous raconter vous a apaisé ?

C'est différent que d'être devant un psy mais il y a quelque chose comme une thérapie. Sans ce moyen d'expression, plus jeune, j'aurais peut-être mal fini. Quand on est ado, quand on a été abandonné puis adopté, on n'a pas toujours le recul nécessaire pour relativiser les choses. Et on a souvent tendance à se victimiser, à voir la vie en noir et aller vers l'autodestruction. Beaucoup de Coréens adoptés – j'en parle dans le film – ont mal fini. Pour moi, c'est important d'en parler. Si le film ou la BD peuvent servir à ce que des jeunes trouvent des réponses à leurs questions, tant mieux.

L'adoption en 1971, c'était ?

Adopter était à la mode et en même temps, on faisait une bonne action. Le sommet a été à la fin des années 70. Ça faisait bien d'avoir son petit Coréen à la maison. J'en croisais pas mal à Rixensart. Mais ça ne me plaisait pas. Il y a eu une sorte de rejet car ils me renvoyaient à ma propre image. Or je voulais m'intégrer, donc pas penser à mon statut d'adopté. J'ai vécu ça comme une honte, comme une disgrâce. Me reconstruire est passé par une période de rejet de ma culture d'origine. C'est pour ça que j'ai eu ma période de rattachement à la culture japonaise. Les Japonais n'abandonnaient pas leurs enfants, c'était une puissance économique, ça me plaisait. Chaque fois que je me regardais dans un miroir, je voyais un Asiatique, pas un Occidental. Je reste très attiré par l'Asie. J'ai vécu deux ans en Thaïlande. La quête identitaire ne se termine pas avec un film ou un livre. Ça ne passe pas par la couleur de la peau, mais par ses choix de vie. C'est toujours en devenir.

Qu'est-ce qu'il faut pour une bonne adoption ?

Beaucoup d'amour de la famille adoptive. Beaucoup d'écoute. Car l'enfant arrive avec une histoire, un vécu et, sans doute, des problèmes en puissance. Il faut être prêt à ça. Inéluctablement, un jour, il va se poser la question de son origine. Il aura envie de retrouver sa famille biologique, et c'est naturel. Le film parle de la reconstruction. Comment on est amené à accepter ses origines pour une simple question de survie.

En quoi, pour vous, le film est-il différent du livre ?

Le livre contient plus d'amertume. Ma mère adoptive n'est pas présentée sous son plus beau jour. En tout cas, dans le premier volume. Mais ma famille, que je n'avais pas avertie de mes albums, a bien senti la sincérité de ma démarche. Deux de mes sœurs ont vu le film et elles ont été très émues. Ça les renvoie à leur propre histoire. Il y a aussi une plus grande charge émotionnelle dans le film. Et personne n'a été dérangé par le mélange des genres.

Comment voyez-vous l'avenir ?

Je ne sais pas car je vis le moment présent. C'est paraît-il une réalité coréenne de prendre ses rendez-vous sur le moment même, sans planifier. Et les choses se font ! Les Coréens sont toujours un peu dans l'urgence. Et je suis comme ça ! Ça m'a frappé quand on est allé en Corée. J'aurais tellement voulu parler le coréen avec les gens sur place. J'ai essayé mais j'ai plus de facilités avec le japonais. J'ai des difficultés à réapprendre ma langue originelle. Mais comme je suis dans une phase de reconstruction…