« A pas de loup » : un conte de fées du XXIe siècle
DIDIER STIERS
mercredi 20 juin 2012, 10:31
DIDIER STIERS
mercredi 20 juin 2012, 10:31
« A pas de loup » raconte les tribulations d'une gamine (jouée par Wynona, la fille du réalisateur) persuadée d'être invisible aux yeux de ses parents. Tellement qu'elle va se retrouver livrée à elle-même, en pleine nature. L'actrice en herbe, elle, nous dit avoir bien aimé jouer la scène au cours de laquelle elle tombe dans la rivière, et puis aussi que le cinéma lui plaît tout en glissant un regard vers papa. En attendant, « A pas de loup » a réalisé une jolie moisson de prix dans les festivals, à Tel-Aviv, Seattle et Montréal notamment.
Quel est le point de départ de cette aventure ?
Avec mon frère Yves, qui a coécrit le film, je voulais trouver un fait, dans la société d'aujourd'hui, qui pose problème aux enfants. Et essayer à partir de là de développer une sorte de conte de fées contemporain. En observant ce qui se passe autour de nous, nous avons eu l'impression que dans les familles, les parents n'ont plus réellement de temps à passer correctement avec les enfants.
Mais ça, c'est le regard de l'adulte ?
Oui. Ensuite, je voulais raconter l'histoire avec ma dernière fille, la mettre en scène et voir si ça pouvait fonctionner.
Les parents pour lesquels leur fille est transparente, Wynona trouve ça « exagéré »
Je ne sais pas si c'est exagéré. En fait, c'est sa perception qui fait que ça en devient exagéré. Au début du film, les parents ne peuvent pas se douter qu'elle est sortie de la voiture ; c'est elle qui trouve le moyen de faire en sorte que ce qu'elle pense se réalise. A priori, l'enfant dormait dans la voiture, et il n'y a pas de raison qu'elle sorte de la voiture pour voir si on va l'abandonner.
S'adresser aux enfants comme vous le faites, sur un ton qui plus est assez réaliste, vous l'avez ressenti comme une responsabilité ?
Je pense que les enfants ont pris l'habitude de voir des films de par la 3D notamment qui n'ont aucun rapport avec la réalité. Tandis que là, Wynona est une petite fille a priori normale, et quand elle agit, il y a un phénomène d'implication dans l'histoire qui semble relativement fort. Après, est-ce qu'il faut se poser des limites ? Ce qu'elle fait n'est pas totalement extraordinaire. Elle agit, elle réussit ce qu'elle entreprend : il n'y a rien de très grave dans ce qui lui arrive, c'est du domaine du probable. Après, ce qui est intéressant pour les enfants, c'est de la voir agir, réussir ce qu'elle est occupée à faire, et assumer ce qu'elle devra éventuellement faire quand elle sera un peu plus adulte, c'est-à-dire réussir à vivre sa vie. Je ne pense pas que le film soit une incitation à la fugue.
Proposer un conte de fées comme celui-ci aux enfants de 2012, n'est-ce pas une démarche quelque peu exotique, quand on voit par exemple quels sont les loisirs de nombre d'entre eux ?
Je ne sais pas En tout cas, l'accueil qu'il a reçu laisse à penser qu'il touche les gens, les enfants, et donc que de leur part, il y a une attente pour ce genre d'aventure : se retrouver en forêt, toucher la terre, les animaux En réalité, ils sont encadrés quand ils vont dans des zoos, quand ils vont dans la forêt Je pense qu'il y a quelque part un manque de liberté qui les empêche de vivre leur monde imaginaire.
De regarder ce qu'eux ont envie de regarder ?
Oui. On leur montre, ils sont encadrés. Il y a toujours quelque chose de pédagogique dans la manière dont on leur amène ces expériences. Alors que parfois, on peut découvrir les choses comme ça
Au-delà des prix, en quoi les réactions suscitées par le film vous touchent ?
Je savais que quelque part, c'était un film d'art et essai pour les enfants, avec des partis pris radicaux, comme la voix intérieure, une sorte de lenteur dans la narration, l'aspect huis clos Ce qui m'a donc le plus surpris, c'est d'avoir reçu ces prix des jurys enfants : eux ont été interpellés, par une histoire racontée d'une autre manière que celle dont ils ont l'habitude.
Vous vivez en ville ou dans la nature ?
Dans la nature ! Donc, c'est un rôle de composition pour elle ! Elle a fait semblant d'être une petite fille de la ville. Ce qui est intéressant avec Wynona, c'est qu'elle n'avait peur de rien ou de pas grand-chose.
Vous avez écrit pour elle ? Vous ne vouliez pas d'un casting ?
Je pensais que ma fille pouvait y arriver, parce qu'elle est tout le temps dans le faire et dans l'action. Depuis qu'elle est petite, quand je la regarde, je vois qu'elle a une espèce d'intégrité. La seule question que je me posais, c'était de savoir si elle allait arriver à oublier la caméra, et à jouer de manière naturaliste pour qu'elle soit crédible. Je pense qu'elle a eu un petit peu peur au début, puis elle a vu que ce n'était pas si difficile que ça. Ça doit être inné, chez elle, de pouvoir jouer des choses de manière naturaliste. Et réaliser un exercice assez difficile, c'est-à-dire ne parler qu'avec l'expression de son regard et de son visage.
Un bon film familial, c'est quoi pour vous ?
Quand il y a un double niveau de lecture. Il faut que les enfants y trouvent leur compte et que les parents se disent qu'ils ont passé un bon moment, ou que ça leur a amené une certaine forme de réflexion. C'est ce que Pixar arrive à faire.
Un indémodable d'avant l'ère Pixar ?
Avant d'écrire « A pas de loup », on a revu « Le ballon rouge » (Albert Lamorisse, 1956) et « Heureux qui comme Ulysse » (Henri Colpi, 1970). Il y a dans ces films une espèce d'émotion et de simplicité dans la narration qui touchent enfants et adultes sans distinction.