Une fleur peut s'épanouir sur un champ de ruines

FABIENNE BRADFER

mercredi 27 juin 2012, 09:46

À 70 ans, Ken Loach met en scène le wisky et des jeunes au chômage avec humour. Son 26e film, « La part des anges », a reçu le Prix du Jury à Cannes. Entretien

Une fleur peut s'épanouir sur un champ de ruines

AP

Ken Loach vient de fêter ses 70 ans. Avec la régularité du métronome, il continue à faire un film par an. Et c'est un plaisir. Pour sa douzième sélection cannoise, il a présenté une comédie sociale où l'on parle whisky et jeunes au chômage. Sous une apparente légèreté, Ken Loach cerne la dure réalité sociale actuelle. Cela lui valut le Prix du Jury.

Vous êtes coproduit par la société des frères Dardenne. Qu'est-ce qui vous rapproche d'eux ?

Nous partageons le fait d'apprécier la comédie de la vie quotidienne, l'importance de la vie des gens ordinaires. Les films des frères Dardenne sont précis, subtils et solides. Et ce sont aussi des fans de foot, sport dont on parle quand on se raconte.

Votre acteur principal et non professionnel Paul Brannigan a dit : « Je connais beaucoup de gens qui ressemblent à Robbie à Glasgow. Moi aussi, j'étais au chômage, j'avais des emprunts. Le rôle m'a sauvé. » Il a eu une chance folle de tomber sur vous, non ?

La chance, c'est nous qui l'avons eue, de le trouver. Il n'a pas fallu longtemps pour qu'il s'imprègne du personnage et qu'il lui donne parfaitement vie. Sans doute parce qu'il avait vécu ce genre de situation ou quelque chose d'analogue auparavant. Je pense même qu'il a vécu des choses bien pires que ce qu'il vit dans le film. Plus proche de Sweet Sixteen. Il a eu une enfance difficile, a connu des centres de redressement. Dès le casting, il a brillé. Donc, je dirais que la chance fut plutôt de notre côté.

Le film se passe en Écosse, pays des châteaux et du whisky. Vous avez choisi de mettre en avant le whisky, pourquoi ?

Le whisky joue différentes fonctions dans le film. C'est un art qui fait plaisir. C'est une image qui est en total contraste avec des garçons du film. On avait envie de jouer avec ces contrastes écossais.

Le whisky joue un peu le même rôle pour Robbie que l'oiseau pour Billy Casper dans Kes. C'est effectivement grâce au whisky qu'on découvre le talent de Robbie. Mais la grande différence est que Kes se déroulait dans les années 60 et Billy Casper avait un travail. En 2012, Robbie n'a pas de travail ! Souligner son talent pour le whisky est une façon de montrer l'énergie et la détermination de ce garçon pour faire quelque chose de sa vie.

Votre façon de filmer les travailleurs a-t-elle changé avec le temps ?

Non. Les travailleurs constituent toujours une classe sociale importante, agent du changement. Aujourd'hui comme hier, s'il y a des changements à venir dans la société, elle viendra de la base. On ne pourra pas échapper à un argument politique. Ce n'est pas la faute de la nature si avoir un emploi, un logement, des soins de santé et la sécurité pour sa famille est devenu impossible. Non. On nous pousse à y croire mais il est important de réaliser que ce qu'on revendique aujourd'hui était des choses fondamentales il y a quelques décennies. La jeune génération revient avec des demandes fondamentales pour une société civilisée !

Il y a de la désespérance dans votre film mais aussi pas mal d'humour. C'était impératif ?

Nous avons tenté de faire une comédie qui apparaisse sérieuse. On part d'une situation tragique : ce chômage qui affecte des milliers de jeunes. Ils ont beau étudier, tout faire pour décrocher un job, rien ne garantit qu'ils arriveront à quelque chose. Il n'y a aucune sécurité. Au bout du compte, beaucoup n'ont pas de propre toit et dépendent des allocations pour survivre. À partir de là, on voulait faire rire et sourire les gens avec des personnages dans toute leur vérité. Montrer qu'au plus profond d'une crise, il y a des choses drôles. Comme dans la vie. Un peu de tragédie, un peu de comédie. On a donc mis en scène ces jeunes touchés par le chômage, mais capables de se relever, capables si on les aiguille bien et qu'on leur donne quelques moyens, de piloter un projet. Le whisky est le moyen d'introduire l'humour dans une situation déprimante.

Une situation caractéristique du Royaume-Uni tout entier ?

Du monde dans lequel on vit, tout simplement. Qu'on soit au Portugal, en Espagne, en Europe en général, les taux de chômage sont effrayants : 75 millions de personnes sont actuellement sans boulot ! Des jeunes, des diplômés… Or, notre travail nous donne un vrai statut. À l'heure actuelle, beaucoup de gens ne peuvent plus se raccrocher à ça. Ils n'existent plus dans le regard des autres autrement que comme « profiteurs du système ». Quelle estime de soi peut-on avoir ainsi ?!

Existe-t-il un leader politique capable d'améliorer la situation des travailleurs ?

Question énorme ! Les leaders sont dangereux. On l'a vu dans l'Histoire. Il nous faut plutôt des mouvements. En Grèce, en France, en Espagne…, on sent monter un sentiment d'injustice. Cela doit se traduire de manière politique. Il y a l'énergie dans la population. Nous sommes à un moment explosif avec le danger de l'extrême droite. Car le monde politique ne représente pas les desiderata de la population.

Les jeunes du film volent la part des anges d'un fameux whisky. On verse dès lors dans le délit. Et là, on ne rigole plus. L'importance de cette scène ?

C'est un délit sans violence, et sans victime ! Ou plutôt, la victime, c'est cette prétention, ce désir fou de quelques-uns de payer un prix fou pour quelques gouttes d'un whisky, même d'exception. Le prix de la notoriété, de la joie d'avoir une bouteille que d'autres n'auront pas. C'est comme ces gens qui volent dans un musée pour le compte d'un commanditaire.

Cela fait des années que vous donnez dans le social et pourtant, vos films ne semblent pas influer beaucoup sur la société anglaise. N'est-ce pas un peu déprimant ?

Non, car c'est de toute façon un privilège de pouvoir les tourner. Après, l'effet qu'ils produisent sur le public, je ne peux le contrôler.

En même temps, vous conservez toujours une vraie hargne contre le système…

Garder la rage n'est pas vraiment difficile. Surtout contre le système politique.

Fabienne Bradfer, à Cannes

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