A 76 ans, Woody nous tient toujours en Allen

NICOLAS CROUSSE

mercredi 04 juillet 2012, 10:19

Il est en forme. Tutoie à nouveau les sommets du box-office. Et plante son 42e film à Rome, après Paris. Grand entretien.

A 76 ans, Woody nous tient toujours en Allen

Woody Allen sur le tournage avec Roberto Benigni Photo DR

Mais qu’est-ce qui lui arrive ? A 76 ans, Woody Allen renoue avec la gloire. Son film précédent, « Minuit à Paris », est le plus grand succès public de ses 42 films (43 si l’on compte l’épisode freudien de « New York Stories »). Un documentaire lui rend hommage (sortie début août). Une comédie française (« Paris-Manhattan ») en fait un héros. Il tourne actuellement un film sombre à San Francisco, avec Cate Blanchett. Et le voilà qui vient de signer, en Italie, une comédie burlesque, souvent jubilatoire. Nous l’avons retrouvé à Paris.

Un film tourné à Rome et parlant de célébrité, ça ressemble à un hommage à Fellini et sa « Dolce Vita ». Est-ce le cas ?

Eh bien non. J’ai voulu avec ce film capturer l’excitation de Rome. Une ville où règne une incroyable agitation, un bruit pas possible, un trafic incessant. Les Italiens sont des expansifs, des affectifs, qui aiment leur cuisine, leurs musiques, leurs opéras. Et cette agitation se traduit dans mon film par le choix que je fais d’entrecroiser des tas d’histoires. J’aurais pu en raconter d’autres, tant tout dans cette ville déborde de fertilité. Mais alors mon film aurait duré des heures.

« Pagliacci », de Leoncavallo, est considéré comme un opéra grave. Vous lui donnez des accents comiques, avec des airs fredonnés littéralement sous la douche !

Je peux chanter dans la salle de bain, moi. Et même sous la douche ! Je ne suis pas le seul. Demandez autour de vous. A croire que la douche a des vertus miraculeuses, et transcende les médiocres chanteurs que nous sommes. Pourquoi ? Je l’ignore. En fait, avec l’eau qui coule sur la tête, le dos et les oreilles, vous ne vous entendez pas chanter. Et vous en déduisez que vous chantez très bien. Alors que si vous vous entendiez clairement, ce serait tout aussi navrant.

Parlez-nous de votre casting italien. Et de cette idée surprenante de faire de Penélope Cruz une généreuse putain italienne.

Je connaissais Benigni, bien sûr. Je frémissais à l’idée de l’avoir dans le film ! Je connaissais de petites choses d’Ornella Muti. Mais pour les autres acteurs italiens, je ne les ai découverts que via des vidéos, visionnées depuis New York. J’en ai reçu des centaines. Quant à Penélope, elle m’a téléphoné en me disant : « Vous faites un film à Rome, et je voulais juste vous faire savoir que je parle parfaitement l’italien. » Alors bon, que voulez-vous : elle est belle, elle a du charisme, elle est sexy, c’est une excellente actrice, c’est une fille très drôle…

On ne vous avait plus vu devant la caméra depuis six ans, et « Scoop ». Pourquoi maintenant ?

C’est quand j’ai terminé le scénario que j’ai vu qu’il y aurait un rôle pour moi. Il y en a de moins en moins, l’âge avançant. J’en avais beaucoup plus quand j’étais jeune. J’aurais pu jouer le rôle de Jesse Eisenberg, au même âge. Mais j’ai 76 ans. Jesse est bien plus un acteur que moi. Il joue Tchekhov, « The Social Network »… Moi pas ! Il peut jouer parfaitement le genre de rôle que je jouais jeune, le névrosé new-yorkais. Alors qu’il ne me ressemble pas, et ne m’imite à aucun moment.

Comment expliquez-vous que vos derniers films, en particulier « Minuit à Paris », mais aussi « Vicki Cristina Barcelona » ou « Match point » cassent la baraque ?

C’est inexplicable ! Je fais beaucoup de films. Je travaille de la même façon. Je n’ai pas changé. J’essaie chaque fois de faire de mon mieux. Je ne comprends pas pourquoi ceux-ci ont tant marché. Quand j’ai fait « Minuit à Paris », il y était question de Gertrude Stein, Man Ray, Buñuel et d’autres artistes que plus personne parmi les plus jeunes ne connaît. Et pourtant, le public est venu. J’en suis ravi, même si ça ne changera pas du tout ma vie.

Rome aujourd’hui, Barcelone, Paris, Londres hier, et bien sûr New York. Qu’est-ce qui vous fascine dans les grandes villes ?

J’aime les villes. Je ne me sens pas bien à la campagne. Les arbres, les oiseaux, les insectes, ça va une heure. Puis il faut que je revienne vite à la ville, que je me promène dans les rues, avec des magasins, des restaurants, des théâtres, des librairies, du monde. C’est la vie des rues que j’aime dans les villes, pas les musées ou les églises. Et j’aime surtout les grandes villes, comme Venise, Madrid, Berlin, Munich, Stockholm. J’aimerais pourquoi pas y passer quelques étés, par exemple à faire des films.

Votre film parle de célébrité. Quelle est votre relation à la célébrité ?

Dans le film, un personnage dit : la vie est difficile et parfois très douloureuse, que vous soyez célèbre ou pas. Mais il vaut tout de même mieux être une célébrité. Les inconvénients, comme les paparazzi et le fait que votre vie n’est pas privée, sont une nuisance, c’est certain. Mais ce n’est pas si terrible que ça. D’autant que les bons côtés sont pas mal, tout de même. Lorsque j’ai débuté à la télévision, ce fut d’abord une surprise. Je n’étais pas préparé. Vous vivez votre vie normalement, et tout à coup, tout le monde vous connaît et vous adresse la parole en rue. Les années passant, on vous traite avec des tas de privilèges. On vous garde les meilleures places au restaurant, au base-ball, à l’opéra. Puis, les années s’écoulant encore, vous commencez à vous sentir vulnérable. Vous êtes habitué aux privilèges. A mes débuts, je ne ressentais pas ça. Mais j’ai passé presque toute ma vie d’adulte à être une célébrité, et aujourd’hui, je dois admettre que ça me manquerait si à partir de demain, on me répondait quand j’appelle au restaurant : désolé, on est complet !

Revoici dans « To Rome » le thème qui vous est cher, celui de l’amour instantané !

J’ai souvent vu des hommes comme ça. Instantanément amoureux, sans même avoir dit un mot ni n’avoir rien su d’une femme. Une femme m’a dit un jour : j’ai rencontré un homme dans une soirée et à la minute où nous nous sommes vus, j’ai su que j’allais me marier avec lui. Je crois à la puissance du coup de foudre, qui fait la trame des tragédies, des comédies, et qui se produisent souvent dans la vie réelle. Alors que pour d’autres, plus rares, ça peut mettre des années. On peut se rendre compte qu’on est amoureux d’une personne après l’avoir fréquentée pendant sept ans.

Une nouvelle fois, la musique est centrale, dans ce film. Vous êtes musicien. Est-ce que vous composez vos films avec aussi votre fibre musicale ?

La musique est chez moi la partie la plus agréable dans la fabrication d’un film. Quand vous montez un film, il est nu, sans son. Puis, je vais dans une pièce voisine de la salle de montage, et je convoque Mozart, Louis Armstrong, Cole Porter ou qui sais-je. Et le film prend vie. Je n’aime pas l’idée que quelqu’un compose une musique de film pour moi. Je préfère picorer chez les plus grands.

Comme dans « Play it again Sam », où vous étiez coaché par le fantôme de Humphrey Bogart, Jesse Eisenberg est ici accompagné par une sorte de père et d’ombre, joué par Baldwin. Vous l’aimez, cette idée. Avez-vous eu vous aussi un mentor ?

Non, je n’ai jamais eu de mentor. Nous désirons tous en avoir. J’aurais aimé avoir quelqu’un qui m’aurait soufflé quoi faire, quoi dire. Mais j’ai toujours eu à prendre les décisions par moi-même.