« Holy motors » : et voici notre Palme d'or 2012 !

FABIENNE BRADFER

mercredi 11 juillet 2012, 10:31

Recalé à Cannes, le génial « Holy motors » de Leos Carax débarque en salles. Avec le fidèle Denis Lavant qui multiplie les rôles. Entretien.

« Holy motors » : et voici notre Palme d'or 2012 !

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Denis Lavant, c'est une gueule inoubliable mais aussi et surtout un corps insensé. Souple comme une liane, agile comme un singe. Acteur fétiche de Leos Carax depuis trente ans, le comédien de 51 ans relève cette fois le défi suprême d'endosser dix personnages – grand patron, mendiante, créature monstrueuse, tueur, tué, accordéoniste, mourant, père de famille… – en un seul film. Sans lui, Carax n'aurait pas fait « Holy motors ». De lui, il dit : « Comme le cinéma lui-même, Denis vient des planches, de la foire et du cirque. Son corps est sculpté comme ceux des athlètes chronophotographiés par Marey. Quand je filme ce corps en mouvement, mon plaisir est le même, j'imagine, que celui de Muybridge face à son cheval au galop. »

Votre moteur à vous, c'est ?

C'est quelque chose de physique, d'organique. Je retourne à la base de la danse, l'expression corporelle. Pour trouver la fluidité du corps.

Où commence et où s'arrête le jeu quand on s'appelle Denis Lavant ?

Je commence à le savoir un peu mais je garde des doutes. J'ai commencé à vivre avec ça il y a plus de 30 ans. J'ai découvert la possibilité de jouer au lycée. Ensuite, je n'ai plus fait que ça ! C'est curieux, voire vertigineux comme existence car un rôle en appelle un autre. Il y a aussi la manière dont on a tendance à s'immiscer dans un personnage. Certains vous tiennent à la peau. Curieux phénomène car cela s'inscrit dans la mémoire cérébrale et physique. Depuis 19 ans, après « Les amants du Pont-Neuf », j'ai des garde-fous car j'ai une famille. Avec eux, je dois arrêter de jouer et être constant, identique, responsable. Mais les limites restent floues.

Ceci dit, c'est valable pour chacun d'entre nous. On a tous un rapport de pouvoir et de séduction les uns vis-à-vis des autres. On est tous dans le jeu du moi et des autres. Moi, j'en ai très conscience puisque je le vis, je l'étudie de près.

Une de vos partenaires que vous retrouvez en haut de La Samaritaine est Kylie Minogue mais on pense plus à Juliette Binoche en voyant ces scènes…

Effectivement car ça raconte des choses du passé. Il y a là des souvenirs des « Amants du Pont-Neuf », même de notre rencontre, vingt ans auparavant, dans « Mauvais sang ». Il y a un retentissement du vécu. Juliette n'a pas voulu se risquer dans cette aventure. Je la comprends car moi aussi, j'avais peur de m'aventurer dans cette hallucination de Leos. Du coup, Leos a choisi Kylie. Ce fut une rencontre merveilleuse au milieu de la poussière de La Samaritaine. J'ai découvert un esprit très raffiné. J'ai aimé inventer du vécu de fiction. On était dans du pur jeu. Passionnel et romantique.

Pourquoi dites-vous avoir eu peur d'y aller car vous êtes un fidèle de l'univers de Leos Carax ?

La peur est un moteur ! La peur est fondamentale et nécessaire. Je ne la renie pas. Il faut simplement la dompter. Chaque aventure de cinéma ou de théâtre, c'est une grande appréhension. Cela s'appelle le trac. À un moment, on doit franchir ce cap entre l'abri des coulisses et l'espace périlleux de la scène. Même s'il y a quelque chose de totalement contre-nature, il faut y aller et y croire. Se laisser porter par l'imaginaire. C'est tellement bien de créer de l'illusion. Et on est en plein dans l'instant.

Faire un film, c'est comme embarquer sur un navire. Il faut faire confiance au capitaine. Avec Leos, l'enjeu est chaque fois considérable. Sur « Les amants du Pont-Neuf », ce fut un travail de galérien. On perdait même de vue ce qui était le jeu, sa vie, la folie, l'authenticité des personnages, la raison d'être là…

Quel fut votre sentiment en voyant « Holy motors » terminé ?

Ce fut un moment fort de voir comment Leos avait utilisé le matériel qu'on avait tourné pendant deux mois et demi. J'ai été très ému de voir la reconnaissance de la salle à Cannes applaudissant son ouvrage. Sur les autres films de Leos, je n'avais pas bien compris où était mon autonomie de comédien, ma raison d'être par rapport à son univers. Là, j'ai vu à quel point c'était complémentaire. On a travaillé en confiance et dans la générosité.

Dix rôles, c'est le rêve absolu pour un comédien ?

Est-ce un rêve ? Est-ce un cauchemar ? C'est avant tout beaucoup de travail et de constance ! J'ai eu l'impression de participer à un atelier intense et continu d'études pour faire exister ces dix personnages. Ce fut passionnant de jouer dix rôles de manière aussi poussée. Avec l'aide du maquillage, des prothèses, on peut faire énormément de choses. Je passais parfois cinq heures au maquillage. C'est la première fois que j'utilisais autant d'artifices pour jouer de l'humain. C'est donc possible et cela n'empêche pas de donner de l'émotion. Et ça, c'est épatant !

Lequel fut le plus difficile à jouer ?

À part monsieur Merde que j'avais déjà en moi-même avant de le jouer au Japon – car on a tous quelque chose d'archaïque en nous –, j'étais face à des inconnus. Chacun avec ses difficultés particulières. L'essentiel fut de se lancer avec sang-froid et avec confiance. Le fait d'être filmé donne du courage.

Carax-Lavant : leur filmographie commune en vidéos.