Batman, portrait d’un superhéros tragique

NICOLAS CROUSSE

mercredi 25 juillet 2012, 09:50

« The Dark Knight rises » clôt l’excellente triologie de Batman. Christopher Nolan a transformé le héros de BD en mythe contemporain.

Batman, portrait d’un superhéros tragique

© DR

Christopher Nolan vient de passer près de dix ans de sa vie avec un super-héros né sous la plume de Bob Kane il y a 73 ans… un an après Superman.

Si Superman, Monsieur Propre au costume moulant, a bien mal vieilli sur grand écran, Batman n’a jamais été d’une si grande modernité. C’est bien simple : la trilogie que Nolan vient de lui consacrer, et qui s’achève cet été avec la sortie du Dark Knight rises, a transformé notre héros de comics de l’entre-deux-guerres en héros tragique d’une mythologie contemporaine, marquée par la psychose du 11 septembre. Derrière le costume de Batman se cache un homme ordinaire, dépourvu de super-pouvoirs : Bruce Wayne, grand blessé de l’existence.

La trilogie peut se résumer en trois phases. 1. C’est l’histoire d’un homme qui cherche un sens à sa vie, et qui croit la trouver en se prenant pour un autre (Batman begins). 2. L’homme a trouvé le sens qu’il cherchait en s’inventant une mission : le combat contre le Mal (The Dark Knight). 3. Quand la mission prend fin, quand le masque de Batman est rangé au placard, l’existence de Bruce Wayne perd tout son sens. L’épreuve ultime sera alors de repartir au combat, de reprendre le masque et de tirer sa révérence. La tragédie de Batman passionne parce que, tout comme dans les meilleures fables anciennes, elle repose sur de nombreux éléments d’identification.

La blessure originelle

Bruce Wayne, tout comme ses futurs ennemis (le Joker, Bane), trimballe depuis l’enfance de terribles cicatrices : l’assassinat de ses parents, une chute violente dans un repaire de chauves-souris. Et une peur qui, dès ces instants, le tétanise et l’empêche de vivre normalement. Pourquoi tombe-t-on, s’interroge-t-il ? « Pour apprendre à se relever. » Ce sera l’histoire de sa vie. Il trouvera un antidote à ses peurs : la colère !

Le désir de vengeance

Batman a beau nous parler de justice et de défense des opprimés de Gotham City, son combat est indissociable de sa blessure d’orphelin. Et d’un désir de venger les parents assassinés.

Le masque

Dans la trilogie de Nolan, tous les êtres d’exception, héros ou Méphistos, portent le masque : Batman, mais aussi le Joker, le brutal Bane, l’Épouvantail, le procureur à Double-Face, la Catwoman. Le masque est la marque d’une appartenance à une sorte d’Olympe contemporaine : ce sont des demi-dieux, qui fricotent souvent avec la Ligue des ombres. Qui, bons ou mauvais, sont tous animés par une violence extrême. Et par ce que les Grecs anciens appelaient l’hybris : la démesure.

La malédiction

Batman s’avance masqué. Et vit terré dans un trou secret. Une fois terminée sa croisade contre le Joker, cet autre lépreux, il disparaît dans la nature, se cache comme un pestiféré et accepte même de porter toute la misère du monde, pour le bien de Gotham.

La double vie

Bruce Wayne est l’homme invisible. En soirée, il lâche à son entourage mondain : « Pour s’habiller en chauve-souris, il faut être sacrément dérangé. » Son combat masqué n’est connu de presque personne. On le croit dandy, milliardaire, homme à femmes, alors qu’à la nuit, il enfourche sa moto et son costume de justicier.

Le doute permanent

Bruce Wayne doute de tout. Et d’abord de lui. Sa culpabilité est énorme. Il se croit responsable de la mort de ses parents, puis plus tard de celle du procureur Harvey Dent. Il tente sans cesse de se défaire de la peur qui ’étouffait quand il était enfant. Et n’y parvient pas toujours, en particulier lorsqu’il retrouve sur sa route la terreur massive de Bane. Son envie de laisser tomber est permanente. Mais là aussi, il doute… Bruce Wayne, chauve-souris et albatros baudelairien : ses ailes de géant l’empêchent de marcher au pas.

Le bien et le mal

Bruce Wayne a peur de ses propres démons. Son désir de justice vire par moments à un instinct sadique de vengeance. La limite entre le noble héros et la bête assoiffée de sang est mince. Le Joker le sait, lui qui considère Batman comme sa moitié (« tu me complètes »), et qui cherche à convertir le chevalier blanc Harvey Dent, en lui disant : « Installe un brin d’anarchie, bouscule l’ordre établi et tout vire au chaos. Je suis l’agent du chaos. »

La mise en scène

Bruce Wayne a le sens aigu de la mise en scène. Sa mission est presque une épreuve d’artiste, ou de magicien : un masque, un costume, des artifices, des happenings perpétrés depuis le sommet des gratte-ciel. Tout est dans le symbole. Car, comme il le dit : « Comme homme de chair et de sang, je serai ignoré, écrasé, mais comme symbole je peux être incorruptible, éternel. »