Roschdy Zem : « Je suis encore dans le combat »

FABIENNE BRADFER

mercredi 08 août 2012, 10:31

« Mains armées » est son 5ème film avec Pierre Jolivet. En quinze ans, Roschdy Zem a grandi, s’est apaisé, a acquis une autorité et est devenu une main tendue pour la jeune génération.

Roschdy Zem : « Je suis encore dans le combat »

Roschdy Zem et Marc Lavoine Photo DR

Les couloirs feutrés d’un palace parisien en plein été. Roschdy Zem, 47 ans en septembre, nous accueille dans la salle cinéma des lieux. La pénombre lui va bien pour parler de « Mains armées », le cinquième film qu’il a tourné avec Pierre Jolivet mais aussi de son rapport au cinéma depuis ses débuts en 1993 avec Téchiné, des rôles de flic ou voyou, de sa gueule de fils d’immigrés marocains, du temps qui passe. Sa première émotion de spectateur, nous a-t-il dit, s’apparente à un rire devant les films de Chaplin.

Vous aimez les salles de cinéma ?

Beaucoup. Se donner rendez-vous devant un écran pour s’y voir raconter une histoire reste un moment exceptionnel, magique. Malgré le home cinéma ou les plateformes offrant plein d’autres choses, on sent bien que ce désir perdure.

Le rapport est différent quand on est dans la salle pour voir son propre film ?

Effectivement. Dans ce cas, on n’est jamais spectateur. On est un technicien aux désirs inassouvis. La partie montage n’a pas de fin. Le film est terminé car il doit bien sortir mais dans la tête, il ne l’est pas. Je ne sais pas combien d’années ça prend pour regarder son film autrement que techniquement. Est-ce même possible ? En tout cas, ce n’est pas la chose la plus agréable.

Si on croise votre personnage chez Jolivet et votre carrière, on peut se demander si comme lui, vous n’êtes pas un marathonien.

On n’est jamais totalement satisfait. J’ai d’ailleurs du mal à comprendre ce que peut être un acteur satisfait. Ma satisfaction repose beaucoup sur le désir des autres, sur l’idée qu’on peut se faire de moi ou de mon travail. Il y a parfois des périodes où on aimerait être perçu autrement.

Est-ce pour ça que vous êtes passé à la réalisation ?

Non, c’était un besoin nécessaire. Ma passion pour le jeu est intacte mais j’ai découvert ce besoin de raconter des histoires. L’occasion m’a été donnée, je l’ai saisie et aujourd’hui, je l’entretiens. C’est un autre travail. Pendant que je ne tourne pas, ça me permet d’écrire et ça, c’est un vrai bonheur. Ça me permet d’être tout le temps actif, ce qui rejoint mon côté marathonien. L’idée de ne pas être productif une journée m’est assez désagréable.

Jamais de vacances ?

Oui, mais ça veut dire travailler de manière plus cool. Le cinéma est toujours là.

En référence à votre personnage dans « Mains armées », faut-il être vulnérable pour jouer la vulnérabilité ? Ou est-ce simplement le jeu ?

Il faut avoir connu la vulnérabilité. Dans ce cas-ci, il y a une dichotomie intéressante dans ce personnage très terrestre, au chemin tout tracé, et qui rencontre un obstacle inattendu. Cette ambivalence fait tout l’intérêt de l’interprétation. À la limite, le fait qu’il soit flic est anecdotique. Mais il y a cette chair que le spectateur lambda demande de plus en plus.

Tout acteur semble devoir passer par la case flic ou voyou. Pourquoi ?

Il y a une part de fantasme. Le flic est confronté à des situations que l’homme ordinaire ne connaît pas. Le péril, le danger, la mort parfois. C’est des cow-boys modernes. Ça donne une dimension supplémentaire à la dramaturgie. Ça fait fantasmer les scénaristes. Pour le voyou, c’est pareil.

Ça fait 15 ans que vous tournez avec Jolivet. Qu’est-ce que votre relation a de singulier ?

J’ai des rendez-vous avec lui et entre eux, je grandis. À chaque nouvelle rencontre, il se sert de mes nouveaux acquis, ou pas, pour me proposer des personnages qui ont un peu plus de coffre. Et ce rendez-vous me plaît beaucoup.

Vous pouvez relire votre propre vie à travers vos films communs ?

Oui mais je n’essaie pas. Mais j’ai d’autres rendez-vous aussi, avec Xavier Beauvois, Rachid Bouchareb. C’est un vrai luxe de pouvoir travailler avec des gens qu’on aime. C’est aussi une façon de se fabriquer une famille. C’est des bases solides, établies avec des gens qui me veulent du bien. Je sens chez eux quelque chose de bienveillant.

Vous avez besoin d’être rassuré ?

Sur un point : l’envie de retravailler avec moi parce que j’aurais fait quelque chose de satisfaisant. Ça, ça me rassure. On a besoin de regard critique et me reproposer un rôle, c’est une manière de dire « j’ai bien aimé ce que tu as fait ces derniers temps ».

Dans votre film « Mauvaise foi », Leïla Bekhti jouait votre sœur. Ici, vous êtes son père. Coup de vieux ?

Je me suis rendu compte que j’étais le vétéran ! Ce n’est pas désagréable mais il faut savoir assumer. Et je ne l’assume pas de façon aussi aisée que j’aurais aimé. D’autant que dans mon esprit, je n’ai pas ce sentiment d’acteur d’expérience, au contraire, j’ai chaque fois l’impression de débuter.

Oui, mais comme dans le film, vous passez le témoin.

Non, c’est plutôt une main que je tends.

Votre sentiment par rapport à la génération montante, dont fait partie Leïla ?

Positif. Ils ont quelque chose de naturel alors que nous, à l’époque, on avait encore une influence d’acteurs très techniques. Aujourd’hui, l’acteur est plus viscéral. Ça vient plus des tripes. C’est plus fort.

Vous avez tracé la voie, non ?!

C’est une question que je refuse de me poser. La réponse ne m’intéresse pas. Et si voie il y a, ce n’est pas une volonté de ma part.

À vos débuts, vous me disiez qu’être d’origine maghrébine n’était pas évident pour démarrer dans le métier. De nos jours, il y a une certaine normalité…

Sauf que cette normalité est un combat quotidien. Je suis encore dans le combat. Bon, jamais on ne va dire « ah, c’est dommage que… », mais je peux le ressentir. Il y a au cinéma un stéréotype de l’acteur qui fait qu’on peut facilement ne pas vouloir de vous. Le cinéma est très violent pour ça. Rien n’est acquis, rien n’est gagné. Ce combat me garde éveillé. Cela dit, un Dujardin pourrait dire la même chose, mais pour d’autres raisons. On a tous une étiquette…

Est-ce facile de dire non à une proposition financièrement intéressante comme celle, par exemple, d’une série sur un flic ?

C’est facile si on n’est pas matérialiste. Si on entrevoit son métier comme un business alors oui, on est voué à tourner des films formatés, plus commerciaux, ce qui laisse entendre qu’on néglige une qualité au profit de l’efficacité. Or je considère mon métier comme une passion. De là, j’essaie d’aller vers des projets ambitieux qui paraissent, à mes yeux, de qualité. Pour moi, c’est vital. C’est un poncif, mais l’argent ne fait pas le bonheur, même avec un gros chèque. Et j’assume le cliché.

Que vous apporte le métier aujourd’hui ?

Des doutes. Et des moments de plaisir intense. Et des souffrances intellectuelles, aussi.