CHAPITRE I : E.T., mon père photographe

BEATRICE DELVAUX

samedi 11 août 2012, 12:35

Béatrice Delvaux a rencontré le cinéaste Joachim Delfosse (« A perdre la raison »). Il lui parle de son enfance, de ses premiers émois cinématographiques et de son père.

C’était permis ?

« C’était même cultivé. Je pense que mes parents étaient des gens assez fragiles. Ils nous ont eus très jeunes : ma mère avait 19 ans, mon père 20, il n’avait même pas fini son école de photographie. Ils ont eu des jumeaux assez jeunes, ce qui était une double surprise et n’a pas été simple pour eux. Mon père terminait ses études, ma mère faisait des petits boulots. Lui a essayé de vivre de la photo, les quelques années qui ont suivi notre naissance. J’ai toujours eu le sentiment – ce sont des choses qui ont été un peu dites –, qu’il a arrêté la photo, parce qu’il fallait faire vivre sa famille. Et du coup, il est allé retravailler dans la société familiale.

Mon père était assez radical quand il était photographe, il disait – j’entendais ça tout le temps : « Il y a une chose que je ne ferai jamais, c’est les mariages ». Quand on est gosse et qu’en première et deuxième primaire, on vous demande le métier de vos papa et maman, je disais « Papa photographe ». Tous les copains rigolaient et disaient « Mais enfin mon papa aussi, il fait des photos, c’est pas un métier ». Je me souviens d’avoir été blessé par ça. J’étais rentré à la maison et il m’avait dit : « Etre photographe c’est avoir un regard et vivre de ce regard. » C’était assez difficile à comprendre : qu’est-ce que c’est un regard ?

Plus tard, même quand mon père ne faisait plus de photo, ma mère nous a toujours dit : « Votre père était très doué, très talentueux ». Il y a six mois, il m’est arrivé un truc très émouvant. Un monsieur est venu me voir après une avant-première à Lille sur mon film, et il m’a dit : « J’ai fait mes études avec votre papa, c’était un des jeunes photographes les plus dynamiques de l’époque. On a créé une galerie ensemble et puis on a essayé de la faire vivre mais c’était trop difficile. C’était quelqu’un qui initiait des tas de choses. » Cela m’a fait extrêmement plaisir parce que tout d’un coup, cela confirmait que ce que ma mère – qui est une romancière qui s’ignore –, nous avait dit, n’était pas de la fiction. Oui, il avait essayé. C’était vrai. »

Vous n’en parlez pas avec lui ?

« Il ne fait plus de photo aujourd’hui, parce qu’il voit flou. C’est un peu triste. Mais j’ai tendance à ne pas le croire. Il se fait que voilà, la vie a fait qu’il n’a pas pu ou voulu persévérer. En même temps, je pense que c’est ce qui est au cœur de mon désir de cinéma. »

C’est pour cela que vous dites que dans « don », il y a « donner » ?

« Oui, je pense vraiment qu’il m’a donné cela. La photo c’est l’ancêtre du cinéma. Lui, il fait une image, moi j’en fais 24. Avec le temps, je suis de plus en plus admiratif des gens qui essayent de raconter et de faire sens, avec le moins d’images possible, sans le mouvement, le son. Les photographes sont au-dessus des cinéastes. Mais je suis heureux de voir que mon langage, c’est le cinéma, parce que je crois que, contrairement à mon père, j’ai beaucoup plus besoin de la parole. Le dialogue au cinéma me convient et la solitude du photographe m’effraye. La dimension collective du cinéma m’est nécessaire.

Aujourd’hui, je vis avec une femme qui travaille dans une compagnie de danse (Rosas) et qui est aussi photographe amateur (Anne Van Aerschot a réalisé les photos d’Anne Teresa De Keersmaeker pour nos « Racines élémentaires », ndlr). Elle a fait des photos de plateau de mon film. Je pense que ce n’est pas du tout un hasard. C’est étrange : je n’ose pas prendre de photos, je ne vous raconte pas d’histoires. Si tu me mets un appareil dans les mains, je panique. J’ai toujours peur de rater, de rendre la photo floue, de ne pas faire ce qu’il faut.

Dans le travail du photographe, il y a tout un rituel. Mon père a surtout fait des photos pour des catalogues de travail d’artistes. Je le voyais passer des heures dans son studio à essayer d’éclairer des sculptures ou des tableaux pour les photographier de la manière la plus respectueuse. Ensuite, il passait des heures dans son labo à essayer de les développer en argentique. Je me souviens des artistes qui venaient à la maison. Il y avait un énorme respect entre lui et les œuvres des artistes qu’il photographiait. J’aimais cela, je pense qu’il me l’a transmis. Ils passaient des nuits entières à se demander comment éclairer une sculpture pour que la photo donne bien. D’ailleurs – c’était un des trucs compliqués –, ce travail en laboratoire éprouvant et fatigant, de nuit, l’a assez bien atteint. Il y avait des moments, quand il travaillait très intensément, où il ne savait plus (si on était le jour ou la nuit, qui il était, NDLR). C’était assez éprouvant pour tout le monde.

Aujourd’hui, j’ai un énorme plaisir à travailler avec des directeurs photos qui, sur un plateau, se demandent comment on va éclairer la scène. J’ai toujours envie d’être aimé par eux et je suis toujours un peu déçu de ne pas l’être suffisamment. »

Votre premier choix de photo est cette femme tenant deux lapins ?

« C’est une photo que mon papa a prise et que je trouve sublime. Quand j’étais petit, je n’osais pas la regarder, je trouvais cela horrible. Elle a été prise à Ramatuelle, où mes grands parents paternels avaient une maison. C’était paradoxal parce qu’on allait deux semaines par an dans un endroit très luxueux mais avec des parents qui n’avaient pas les moyens de vivre à ce rythme-là. Donc, on n’allait pas avec les petits copains de la plage dans les clubs de luxe mais on voyait cela. Ce sont des milieux que je connais bien.

Vous connaissez cette dame ?

Non, c’est une des agricultrices de la région mais par contre, j’ai toujours eu l’impression que les lapins, c’était mon frère et moi. Ce que j’adore, c’est qu’on ne peut pas faire une grande photo sans être dans une complicité avec les gens qu’on « filme ». Le plaisir qu’à cette femme à être photographiée, sa jubilation me fait dire que mon père est un type bien. Parce qu’elle est fière de poser pour lui et parce que la manière dont il l’a photographiée montre que ce qu’il a vu d’elle, malgré la crudité de la pose, c’est une humanité, une tendresse magnifiques. Il faut voir ce regard, comme elle est fière, comme elle s’amuse avec lui. »

Sur le deuxième cliché, c’est vous ?

« Oui, dans le labo de mon père. Il y avait tout un rituel : on devait frapper trois fois avant d’entrer. Quand on était petit, il nous arrivait d’ouvrir la porte sans toquer et on se faisait engueuler. D’où ma peur de prendre un appareil photo en main. J’adorais regarder mon père dans son labo, voir le révélateur qui développe la photo… c’était magique. C’est une amie de mon père qui a pris ce cliché. Je crois que je continue à être comme ça, à me demander ce qu’on voit et à essayer de voir, au fond, ce qui se cache. J’étais tellement fier de lui. Si vous pouvez l’écrire… »

C’était quoi l’histoire de ce père fragile ?

« Il est la troisième génération d’une famille qui avait créé une manufacture de mètres. Mes arrières arrières grands parents ont breveté le mètre pliable. Ce sont des familles où on se bagarre énormément à un moment donné pour rattraper les derniers morceaux de propriété. On dit toujours qu’il faut trois générations, pour qu’une fortune familiale se dilapide. C’est la grande souffrance des enfants de familles de rentiers : voir leur mort s’approcher au fur et à mesure que leur compte en banque se disloque. Aux enfants, on leur a donné de l’argent, mais on ne leur a pas donné les moyens ni la capacité pour en acquérir à nouveau. Mon père était donc très angoissé.

On pourrait constater qu’en général, la quatrième génération des familles fortunées produit un artiste. J’ai beaucoup de copains qui sont romanciers et viennent aussi de familles où il y a eu de grandes faillites. Comme si, quand tu es dans le monde de l’argent et du pouvoir qu’il donne, et que tout d’un coup tu le perds, il n’y avait qu’une seule solution : se mettre à essayer de raconter, à interroger à travers la romance.

Tant du côté maternel que paternel, je suis issu des Francophones de Flandre, les employés de maison étaient évidemment tous néerlandophones. Qu’aujourd’hui, je vive avec une néerlandophone, n’est pas si hasardeux que cela. Mon fils est le premier Lafosse vraiment bilingue et qui va rigoler de tout cela. La haine entre la Flandre et la Wallonie, je l’ai sentie mais je l’ai filmée aussi. Dans « Nue propriété », la mère sort en cachette avec le voisin flamand et les fils disent « C’est quoi ce flamoutche qui vient ici ? ». »