Ben Stassen : « Nous ne sommes pas Pixar : et alors ? ! »

DIDIER STIERS

mardi 14 août 2012, 09:05

Les Bruxellois de nWave proposent leur troisième film déjà : « Sammy 2 ». Toujours à la pointe du relief. Entretien avec les deux réalisateurs.

Ben Stassen : « Nous ne sommes pas Pixar : et alors ? ! »

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Après l’extraordinaire voyage initiatique vécu dans le premier épisode, Sammy et Ray, les deux tortues de mer, sont capturées par des braconniers et enfermées dans l’aquarium d’un parc d’attractions sous-marin.

En 2010, le scénario un peu mince et linéaire imaginé dans le studio bruxellois n’a pas empêché le succès : « Nous avons fait plus de 10 millions d’entrées dans le monde », nous rappelle Ben Stassen, réalisateur, producteur et fondateur de nWave. Du coup, chez lui, on a tout de suite enchaîné avec un Sammy 2. Coréalisé par Vincent Kesteloot, il s’engage dans une autre direction, élargit quelque peu sa cible côté public et vise, toujours, le marché international.

Ce n’est pas évident, de susciter l’intérêt à l’international ?

Ben Stassen : Non, vu que nos concurrents ne sont pas les films d’animation français ou espagnols mais Dreamworks et Pixar. Ce qui place la barre fort haut, du point de vue technique. Et si nos budgets sont relativement élevés par rapport à la Belgique, ils sont plutôt réduits quand on voit les leurs. Nous sommes à 20 ou 25 millions d’euros, eux sont à plus de 100 millions de dollars par film. Les bénéfices du premier Sammy nous ont permis d’avoir 10 ou 15 % de moyens en plus sur celui-ci, ce qui est énorme quand on a fait précédemment le maximum avec une petite équipe. Nous étions 95 sur le premier, nous sommes 130 sur le second, ce qui fait non pas 30 mais 100 % de travail en plus. Dans le premier film, la plupart des scènes ne comportent que deux ou trois personnages maximum. Ici, il y en a toujours au moins une dizaine…

Dont beaucoup plus d’humains cette fois ! Ils sont plus difficiles à animer que des tortues ?

Vincent Kesteloot : On décèlera plus rapidement quand un chat, un chien ou un humain est mal animé parce qu’on a des références. Alors qu’un fourmilier… Il pourrait avoir l’articulation des pattes inversée, on ne s’en rendrait pas vite compte. Et puis, autre point de comparaison, des humains ou certains animaux sont déjà mis en scène dans beaucoup d’autres films d’animation.

Ben Stassen : A cela, il faut ajouter que dans la plupart des autres films d’animation, il est fait appel à la motion capture, voire à la performance capture pour les visages. Ces techniques ne sont pas mal, mais je n’en suis pas un grand fan. En même temps, ça commence à devenir petit à petit l’esthétique à laquelle le public s’attend. Ce qui nous met un peu de pression.

Vous pensez en pâtir un jour ?

La pression ne va pas augmenter mais rester. L’animation est un des seuls domaines du cinéma où, systématiquement, vous êtes comparé aux meilleurs Américains ! C’est lourd, comme référence ! Dans la presse anglo-saxonne, on est souvent démoli parce que nous ne sommes pas Pixar. Cela dit, le public n’en a rien à foutre qu’on dépense cinq ou six fois moins de budget, qu’on a 130 personnes et pas 450, qu’on met 2 ans et pas 3 et demi ou 4 : il veut être diverti !

Vous voyez la 3D comme un élément du langage cinématographique et non comme un gadget. Cela influence-t-il l’écriture du film ?

Pas tellement. Le choix du sujet, pour l’instant, a été guidé par notre désir de faire du relief de très bonne qualité, gérable avec nos capacités techniques, budgétaires et de production. Dès qu’un personnage ne touche pas l’environnement – des mouches dans l’espace ou des poissons dans l’eau –, c’est idéal pour le relief… Mais je suis totalement contre le fait d’écrire pour le relief : le relief est déterminé dans la mise en scène, pas dans l’écriture.

Quelle est pour vous l’essence même du relief ?

Quand on va voir un film, on entre en immersion intellectuelle et émotionnelle. Le relief, quand il est bien fait, permet en outre une certaine immersion physique, de transporter le public au centre même de la scène. C’est fondamental, mais ça ne se situe pas au niveau du scénario.

Pourquoi cette 3D reste-t-elle un gadget chez tant de réalisateurs ?

James Cameron est déterminé à faire du bon cinéma en relief. Et jusqu’à présent, Zemeckis est pour moi le seul, surtout avec A Christmas Carol, à travailler autrement. Une des raisons pour lesquelles on est hyper limité en technique : c’est la vitesse de défilement des images, qui entraîne des contraintes énormes. On ne peut pas faire de mouvement latéral sinon ça « strobe », ça devient irregardable. Cameron sait très bien que du relief à 24 images par seconde avec plein d’action, ça ne passe pas ! Donc il gère. Et nous gérons à notre manière, en adaptant notre façon de raconter l’histoire en fonction du relief, pas le contraire. Quand on aura plus de 24 images par seconde, ça va libérer toutes les capacités créatives, et le cinéma en relief arrivera à maturité.