Dans l'obscurité du crépuscule du mal

PHILIPPE MANCHE

vendredi 20 janvier 2012, 12:17

Entretien Lewis Shiner signe avec « Les péchés de nos pères » un grand roman noir contemporain autant qu'une plongée dans l'Amérique raciste des sixties.

Dans l'obscurité du crépuscule du mal

Lewis Shiner adopte le thème de la rédemption dans son troisième roman traduit en français © DR

Lorsqu'il débarque au chevet de son père mourant dans un hôpital de sa ville natale de Durham (Caroline du Nord), le dessinateur Michael Cooper ne s'imagine pas le terrible secret qu'il va devoir digérer. Et gérer. Son père est apparemment impliqué dans le meurtre d'une figure emblématique du quartier noir de la ville dans les années 60. En se mettant dans la peau de Michael, de sa mère et de son père, à travers des allers et retours entre passé et présent, Lewis Shiner – Les péchés de nos pères est son troisième livre publié en français – se réapproprie brillamment le thème de la rédemption. En filigrane, Shiner rend un vibrant hommage à la culture noire des années soixante sur fond de jazz et de vaudou.

Repères

Roman noir Les péchés de nos pères LEWIS SHINER traduit de l'anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau Sonatine 590 p., 22 euros

On a le sentiment que vous vous servez des codes du polar pour revisiter un pan d'histoire véridique et peu glorieux de votre pays. C'est le cas ?

J'espère élargir mon lectorat en utilisant ces codes mais aussi, j'aime ce genre de roman. Il a aussi un objectif symbolique. Comme un critique l'a fait remarquer, le corps enfoui sous plusieurs mètres cubes de béton n'est pas seulement celui de Barrett Howard, c'est aussi le cadavre de Hayti que Barrett essayait de sauver, voire même celui du mouvement des droits civiques.

Il était également important de ne pas situer l'histoire exclusivement dans le passé. Il y a tellement de romans qui traitent du racisme sous un aspect purement historique comme pour dire : « Bien sûr, nous ne sommes plus comme ça aujourd'hui. » Le problème, c'est que nous sommes encore et toujours un pays extrêmement raciste.

Vous étiez jeune adulte (Lewis Shiner est né le 30 décembre 1950) lors des événements relatés dans votre livre. Quels souvenirs en gardez-vous ?

J'étais au Texas, et Dallas pratiquait la ségrégation à l'époque. Même si la loi d'intégration était d'application, le milieu scolaire était conçu pour séparer les Blancs des Noirs. Pour moi, le mouvement des droits civiques se passait à la télévision.

« Les péchés de nos pères » est surtout l'histoire d'un homme, Michael Cooper, qui doit comprendre et digérer son passé pour se reconstruire et avancer. Partagez-vous l'idée que l'Homme, en général, n'avancera pas tant qu'il n'a pas réglé ses comptes avec un passé aussi douloureux soit-il ?

C'est valable autant pour les nations que pour les gens. Si vous grandissez avec une version faussée de votre histoire, votre vie ne vous paraîtra pas claire. Vous ne pouvez pas comprendre vos sentiments et il y a beaucoup de chance pour que vous reproduisiez les mêmes erreurs. Mon père est mort depuis plus de vingt ans et je suis toujours fâché contre lui. Je fais encore des cauchemars de nos disputes physiques bien que nos vraies disputes d'adultes furent verbales.

Comme Russell Banks avec « De beaux lendemains », vous vous glissez dans la peau des principaux protagonistes pour tisser votre toile. C'est un défi stimulant pour l'écrivain ?

J'attache beaucoup d'importance à l'honnêteté. Je ne pense pas écrire honnêtement en me mettant dans la peau d'un noir ayant grandi dans la misère du Sud. J'ai travaillé d'arrache-pied afin de trouver un moyen de raconter l'histoire à travers des personnages qui me ressemblaient.

Vous me rappelez Richard Price qui, comme vous, a beaucoup de compassion pour ses personnages et préfère faire confiance au lecteur pour les juger…

Mon devoir d'écrivain est de dresser un portrait de ces personnages comme eux le feraient, s'ils le pouvaient. Et d'essayer de comprendre pourquoi ils ont opté pour les choix qu'ils ont faits. Par exemple, le personnage de Ruth (NDLR : la mère de Michael) est fortement inspiré de ma propre mère. Ce fut un sacré défi de ne pas la décrire simplement comme une personne froide et égocentrique, mais plutôt comme quelqu'un qui a été détruit par des éléments qu'elle ne pouvait pas contrôler.