Petits éditeurs, grands auteurs

mardi 06 mars 2012, 12:09

Dans le milieu de l'édition, les petites maisons ont toujours plus de mal à tenir tête aux mastodontes. Au risque de faire perdre à la littérature son indépendance ?

Petits éditeurs, grands auteurs

: Le Soir/AD

Par Julie Luong. Illustration Caät Fradier. Paru dans Victoire le 03/03/2012

Du musée au marché

L'écrit a un côté sacré, intime. Ça vous rapproche de l'auteur et c'est magique, analyse Pascal Fulacher, conservateur du Musée des lettres et manuscrits de Bruxelles (MLMB), qui a ouvert ses portes en septembre dernier au coeur des Galeries Saint-Hubert. Or, depuis l'arrivée des nouvelles technologies, notre rapport à l'écrit est bouleversé. Il a tout envahi mais, en même temps, le manuscrit, lui, a tendance à disparaître, ce qui explique en partie la fascination qu'il suscite et donc le succès de notre musée. Le MLMB est en fait le petit frère du Musée des lettres et manuscrits de Paris, fondé par l'homme d'affaire Gérard Lhéritier, collectionneur de bonnes et belles feuilles. S'il propose régulièrement des expositions au public, le musée – ce que son nom n'indique pas – est aussi la vitrine de la société d'achats et de reventes de manuscrits Aristophil. Car le manuscrit est aussi, en ces temps où l'écrit se virtualise, une denrée de plus en plus précieuse. Le marché existe depuis longtemps. Au XIXe siècle déjà, on commençait à voir des faux, c'est un signe ! C'est un marché plus intimiste, plus confidentiel que celui de l'art contemporain, mais qui existe bel et bien, et qui nous fournit des informations sur tous les savoirs… commente Pascal Fulacher. Bien évidemment, nous ne sommes pas dans les mêmes prix que dans le marché de l'art : ça va de quelques centaines d'euros à des dizaines de milliers pour de grands auteurs. Tout de même ! Si le MLMB s'est installé dans un des lieux les plus fréquentés et prestigieux de la capitale, ce n'est pas un hasard. La clientèle internationale est attendue. En voie d'extinction, le manuscrit vaut, à présent, son pesant d'or.

Musée des lettres et manuscrits, 1 Galerie du Roi, 1000 Bruxelles, T. 02 514 71 87, www.mlmb.be Du mardi au dimanche de 10 h à 19 h, nocturne le jeudi jusqu'à 21 h.

À l'heure de la mainmise économique sur la culture, l'indépendance est un label très recherché. Même si ce terme évoque parfois aussi le manque de moyens, la petitesse ou la marginalité. Il y a une définition strictement économique de ce qu'est l'édition indépendante et, à ce titre, on pourrait dire qu'à l'heure actuelle, les éditions Gallimard ou Actes Sud restent encore des éditeurs indépendants, dans le sens où elles ne sont pas rattachées à quelque trust financier qui les dépasse et qui fait aussi bien dans les yaourts que dans le livre ou dans les armes…, explique David Giannoni, fondateur de la maison d'édition belge – indépendante – Maelström. Mettre le livre au centre de son économie est en effet une première garantie d'indépendance, dans un contexte de « concentration » des intérêts qui ne va pas, on l'imagine, sans conflit de ces mêmes intérêts et où le mélange des genres peut, de fil en aiguille, modifier les stratégies éditoriales. Mais au fait, dans le mouchoir de poche de la Belgique francophone, les éditeurs ne sont-ils pas tous, par définition, indépendants ? Disons que tous les éditeurs implantés en Belgique ne sont plus forcément belges… C'est en effet le cas de Casterman, qui appartient aujourd'hui à Flammarion mais aussi de De Boeck, désormais adossé au groupe français Editis. Du reste, s'il existe une condition structurelle à l'indépendance, elle est nécessaire mais non suffisante : À titre plus personnel, poursuit David Giannoni, j'estime que l'indépendance est aussi un état d'esprit. Nous cherchons à garder une totale liberté dans nos choix éditoriaux et événementiels. Cette liberté a un prix et heureusement, nous avons des subventions des pouvoirs publics… Donc, quelque part, si on voulait nous taquiner, on pourrait nous dire que nous ne sommes pas tout à fait indépendants… mais nous gardons une liberté éditoriale complète.

Parti pris ou pis-aller ?

À l'heure des trusts, le rôle de résistance endossé par des maisons d'édition comme Maelström, Aden, Les Impressions Nouvelles ou L'Esperluète – pour ne citer qu'elles – apparaît donc comme la nécessaire garantie de la diversité culturelle. Diversité des styles mais aussi des genres puisque la poésie, par exemple, très peu commerciale, n'aurait aucune chance d'exister sans l'édition indépendante et ses formules originales, comme les « booklegs » de Maelström, livrets d' « action poétique » à 3 €. Même chose pour nombre de premiers romans qui ne présentent aucune garantie de retour sur investissement. Même chose pour les livres hybrides, qui mêlent approche plastique et textuelle. Même chose enfin pour les essais qui, pour peu qu'ils soient trop pointus ou trop fantaisistes, ont souvent du mal à trouver preneur. Pour la plupart regroupés sous la bannière « Espace livres et création », les éditeurs belges indépendants ont d'ailleurs choisi de faire front commun, se partageant un même stand dans les manifestations littéraires, comme à la Foire du Livre de Bruxelles. Mais si on ne peut que saluer leur combat, qu'en est-il des auteurs ? Certains font-ils résolument le choix d'aller vers le petit quand on sait qu'il est déjà difficile de faire vivre un livre publié dans une « grande maison » ? Il y a de tout, explique David Giannoni. Il y a ceux qui vont vers un éditeur indépendant parce qu'ils pensent – et pas à tort – qu'il y a plus de proximité. Mais il y aussi beaucoup de gens qui écrivent ou malheureusement écrivaillent, en particulier de la poésie, et qui se disent qu'en envoyant à un « petit éditeur », ça va le faire. Or, si l'on en croit les maisons concernées, penser que leurs exigences sont moindres relève d'un affreux malentendu. C'est même souvent le contraire, souligne Davide Giannoni. Reste que pour l'auteur qui souhaite se faire connaître, le petit éditeur est rarement un premier choix… sauf si ce choix s'inscrit dans une stratégie éditoriale plus large : Alejandro Jodorowsky nous confie ainsi sa poésie alors que par ailleurs, il publie des livres chez Albin Michel, parce que la philosophie globale de la maison et la relation qui s'est établie avec nous lui plaît, commente-t-on chez Maelström.

Visibilité réduite

Le problème des éditeurs indépendants n'est d'ailleurs pas tant dans leur catalogue, qu'ils constituent avec conviction et exigence, que dans leur peu de visibilité, tant au sein du champ médiatique que de la librairie. On sait que les librairies sont submergées de livres, avec un rythme de rotation de plus en plus rapide… Comme les ventes en librairies diminuent, cela nous impose de créer une visibilité ailleurs, explique David Giannoni. FiEstival de poésie, Troupe poétique nomade, Jongleurs d'histoires… chez Maelström, il est acquis que l'édition doit aujourd'hui se faire événement pour exister dans un marché saturé de titres. Quand on sait que la seule rentrée littéraire française de septembre 2011 a charrié 654 romans, la nécessité de faire « plus que du livre » apparaît nécessaire pour les petites maisons. Mais au fait, pourquoi tant de publications ? Les plumes talentueuses sont-elles plus nombreuses aujourd'hui qu'hier ? Ce phénomène a été initié dans les années 90 par Albin Michel. Comme les ventes étaient en perte de vitesse, au lieu de sortir 5 titres à 15.000 exemplaires, Albin Michel a commencé à sortir 15 titres à 3000 exemplaires… en se disant que sur ce nombre, il y en aurait bien un qui allait fonctionner et qu'à ce moment-là on retirerait le reste et on inonderait le marché. Les autres ont eu peur et ont suivi. Par ailleurs, poursuit David Giannoni, je pense que ce qui s'est multiplié, ce sont les « non-livres » : des livres de journalistes, de politiciens, de stars… Je ne veux pas être passéiste, mais les grands auteurs d'autrefois n'auraient jamais rêvé faire un livre avec leurs articles. Oscar Wilde, Edgar Allan Poe ou Baudelaire concevaient certaines choses pour les journaux… et de tout autres choses pour la littérature. Quelque part, il y a donc aussi une perte de valeur et le public passionné n'y comprend plus rien. À l'heure où Amazon encourage les aspirants écrivains à publier leurs livres – et « non-livres » – directement via sa plateforme, l'offre, dite culturelle, est-elle vouée à devenir obèse ? L'édition à compte d'auteur n'est pas une nouveauté, rappelle Laurent Moosen, responsable du Service de la promotion des lettres. Le passage au numérique lui donne simplement un nouveau visage. Cependant, cette explosion potentielle du nombre d'auteurs autopubliés ne rend que plus essentielle la place de l'éditeur et du critique. Pour ne pas être noyés, nous avons besoin de guides et de références. Le libraire et le bibliothécaire jouent, eux aussi, un rôle essentiel pour orienter le lecteur vers des auteurs parfois plus confidentiels mais non moins précieux. Avons-nous plus de chances de trouver la perle littéraire via un système à tiroirs élaboré par des esprits éclairés qu'au milieu du buffet à volonté ? Bienheureux le lecteur qui, en tout cas, saura varier les plaisirs, indifférent de n'avoir pas lu le dernier livre dont tout le monde parle.