La bibliothèque humaine

ADRIENNE NIZET

samedi 17 mars 2012, 15:54

On y emprunte des livres vivants qui nous racontent leur propre histoire. Cette initiative danoise est destinée à contrer les prejuges. Reportage a Copenhague ou nous avons loue La femme voilée et Le parent célibataire et La personne vivant a Christiania.

La bibliothèque humaine

DR

COPENHAGUE

DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE

Pas la peine de chercher le dernier Harry Potter ni même Freedom de Jonathan Franzen sur les étagères de « The Human Library ». Dans ses rayons, cette « bibliothèque humaine » ne propose que des titres inédits tels que L'artiste de rue, Le réfugié ou encore Le policier. Et pour cause : ses livres ne sont pas de papier, mais des humains conviés à raconter leur propre histoire. On les « emprunte » et, pendant un laps de temps déterminé, on est autorisé (et même invité) à leur poser toutes les questions qui nous titillent…

Amusant ? Oui, mais pas seulement. Car si le cadre est ludique (l'emprunt de ces « livres » vivants se déroule exactement comme dans une bibliothèque classique : on se présente au comptoir muni d'une carte de membre, on feuillette le catalogue de titres avant d'emporter le livre choisi…), ce concept danois (lire ci-dessous) a une autre ambition.

Les titres (et donc les humains qui les incarnent) sont choisis en fonction des préjugés qu'ils font résonner (« l'artiste de rue est un vandale », « le réfugié n'a pas envie de s'intégrer »…). Par la « lecture », « The Human Library » espère donc les contrer.

« Interrogez-moi »

Ce mardi 6 mars, au City Hall de Copenhague où la bibliothèque est installée pour un soir, c'est d'abord La femme voilée qui retient notre attention. Batoul, en réalité, que nous empruntons pour vingt minutes. Elle porte le voile parce que c'est « une partie de sa culture, une partie de ses racines » mais ne s'y identifie pas, nous apprend-elle vite. Elle est par ailleurs sexologue, mais ne voit pas de paradoxe entre les deux informations. « Les patients viennent me voir pour mes compétences, pas pour l'air que j'ai, sourit-elle. Et la sexualité a une grande importance dans l'islam. » Elle poursuit, à notre demande, en racontant son parcours, son arrivée à Copenhague, son mariage avec un Danois… et la raison de sa présence dans les rayons de cette bibliothèque. « Régulièrement, quand vous sortez dans la rue et que vous me ressemblez, tout le monde vous regarde. Parfois, je peux voir que les gens ont des questions, qu'ils se demandent qui je suis, pourquoi je m'habille de cette façon, mais ils ne le font pas. J'ai envie de leur dire : “ Venez, interrogez-moi, il n'y a pas de problème, j'ai une bouche, je peux parler ”. Je pense qu'il faut

être ouverte aux questions des gens, car alors un dialogue est possible. »

On n'en sort pas indemne

C'est ensuite Le parent célibataire que nous empruntons. Incarné par Sasha, une grande blonde. Ce qui surprend, d'abord, c'est de trouver ce titre parmi les « porteurs de préjugés ». « Je ne sais pas comment c'est en Belgique, précise la maman d'une petite fille de cinq ans. Mais ici, les parents célibataires ont la réputation d'être paresseux. Beaucoup de gens pensent que ce sont des personnes avec beaucoup d'enfants, qui reçoivent de l'argent de l'Etat et, du coup, ne travaillent pas… » Elle a, au contraire, terminé ses études après la naissance de sa fille, et travaille aujourd'hui comme infirmière. « C'est vrai, il y a des aides financières prévues pour les personnes dans ma situation, mais je veux faire savoir que de nombreux parents célibataires travaillent ! Je pense que ce genre d'initiatives peut ouvrir les esprits… »

Même son de cloche chez Ole, La personne venant de Christiania. Christiania, c'est un quartier de Copenhague autogéré, fondé en 1971. « C'est une des seules communautés de la sorte qui a survécu », commente Ole, qui y a toujours vécu. Mais l'image qu'en ont les gens (le paradis de la libre circulation du cannabis) est souvent fausse. Ou en tout cas incomplète. « Christiania a beaucoup plus que ça à offrir, poursuit-il. Il y a beaucoup d'espaces verts, notamment. C'est troublant pour moi, de réfléchir à ça, de prendre du recul par rapport à un lieu dont je fais partie. »

Au début, l'expérience semble il est vrai un rien artificielle. Se retrouver face à des inconnus et d'emblée, les questionner de façon parfois intime. Et pourtant, petit à petit, le jeu prend. Les interrogatoires deviennent discussions, la parole fluide. Et, comme d'un bon livre, on ne sort pas indemne de ces rencontres.

Après quelques heures d'échanges, « The Human Library » ferme ses portes. Pour les rouvrir ailleurs, avec d'autres livres en rayon. Et d'autres préjugés à déraciner.