« On veut oublier la guerre, on veut danser »

LUCIE CAUWE

lundi 23 avril 2012, 08:19

« On veut oublier la guerre, on veut danser »

Najwa M Barakat, née à Beyrouth, vit à Paris depuis 1985 Elle est l’auteur de six romans, cinq en arabe (dont deux traduits en français), un en français © D R

Il ne faut pas s’arrêter à la date de parution du sixième roman de Najwa M. Barakat, Ya Salam !, 1999. Car le livre, traduit cette année en français, est intemporel. « L’explication est toute bête, nous dit l’auteur. Toutes les maisons d’édition n’ont pas l’ouverture à la littérature arabe qu’a Sindbad/Actes Sud. Il n’y a pas d’habitude en France de traduire des livres arabes. Il faut alors attendre son tour ou avoir un réseau de contacts. Mais mon roman n’a pas d’âge. Il n’a pas d’époque définie. Même sorti en 1999, il reste très actuel. »

Ya Salam ! est l’impossible retour au réel de trois anciens miliciens qui se sont fait remarquer pendant la guerre par leurs exactions. Louqmane était artificier, l’Albinos un bourreau raffiné, Najib un sniper. « J’ai écrit six romans avec des portraits de groupe, analyse Najwa M. Barakat. Est-ce un effet de la guerre ? J’ai écrit celui-ci pour répondre à une question qui me taraude : qu’est-ce qui fait que du jour au lendemain, on bascule dans une violence absolue ? La situation particulière de la guerre permet ce basculement où vous n’êtes plus que l’ombre de vous-même. On peut trouver des monstres sous le vernis de la civilisation. Les mutations sont souvent amenées par des circonstances extérieures. »

Comme pour alléger un peu son propos, le livre se présente sous forme de parenthèse. Les premier et dernier des vingt-deux chapitres sont des dialogues entre des nuages à propos d’une ville en perdition.

On suit les personnages dans leur illusoire reconversion. L’Albinos fait miroiter le mariage à la brave Salam (celle du titre) avant de se faire assassiner à cause de son passé. Louqmane s’en rapproche alors par facilité personnelle avant de rencontrer une archéologue en mission. Ce sera pour finir Najib le fou dangereux qui vivra avec la célibataire, déjà dans la quarantaine. L’occasion pour l’auteur de traiter des relations entre les sexes et de la violence qui s’y tapit. « Je crois que la violence est inhérente à l’être humain, dit-elle. Mais qu’elle diminue en situation de paix, quand la culture est florissante. »

Pas un roman social

Tous les personnages sont fictionnels. « Ils sont inventés mais inspirés de la réalité, explique l’auteure. Les lieux sont réels à 100 %. L’histoire des rats aussi. Mais je n’ai pas fait un roman social. Il pose une question que tout être humain est censé se poser, celle du basculement dans la violence. Le Liban ne vivait pas dans une dictature. On pouvait voyager, apprendre des langues étrangères. Ce n’était pas un peuple opprimé ou ignare. Comment peut-on entrer dans ce jeu macabre et exceller dans la barbarie ? La question est universelle. Le sujet du livre est toujours d’actualité, même actuellement à Beyrouth. La guerre est toujours présente. Elle entraîne la décadence de la ville, la perte du capital intellectuel, de la liberté. Aujourd’hui, on veut oublier, on veut danser. »

Najwa M. Barakat déroule son implacable récit, interpellant le lecteur comme Louqmane interpelle son « Camarade », mot par lequel il désigne son sexe. La langue crue du roman se remarque sans déranger. « Mon but était de trouver une langue basique en arabe, d’inventer un style, un langage que les gens parlent. Mes personnages ne sont pas des intellectuels », explique celle qui à vingt ans, à Beyrouth, a échappé à un sniper : « J’étais sur la terrasse d’un immeuble. Il a envoyé une cartouche juste à côté de moi. Pourquoi a-t-il décidé de ne pas me tuer ? Ce fait m’a marquée à vie. »

Najwa M. Barakat sera ce mardi 24 avril à 20 h 30 aux Halles (www.halles.be) dans le cadre du cycle « Mondes arabes ».