« A chaque livre, j'ai peur »

JEAN-CLAUDE VANTROYEN

jeudi 26 avril 2012, 11:32

L'auteur franco-belge s'offre un théâtre à Paris. Et publie son dernier roman, « Les dix enfants que madame Ming n'a jamais eus »

« A chaque livre, j'ai peur »

© Catherine Cabrol/Albin Michel

ENTRETIEN

Bio

1960 Naît le 28 mars à Saint-Foy-lès-Lyon, en France.

1976 Voit Cyrano de Bergerac avec Jean Marais. Décide d'être écrivain.

1985 Agrégé de philosophie de l'Ecole normale supérieure.

1991 Première pièce, La nuit de Valognes, créée à Nantes.

1997 Variations énigmatiques.

2000 L'Evangile selon Pilate.

2001 Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran.

2002 Oscar et la dame rose.

2006 Odette Toulemonde, le livre puis le film.

2008 Devient belge.

2010 Concerto à la mémoire d'un ange, Goncourt de la nouvelle.

2012 Achète le Théâtre Rive Gauche. Publie Les dix enfants que Mme Ming n'a jamais eus.

Eric-Emmanuel Schmitt est un homme mosaïque. Il écrit des pièces de théâtre, des nouvelles, des romans, il réalise des films et voilà maintenant qu'il a acheté le théâtre Rive Gauche, à Paris, où il va faire l'acteur dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Français de naissance, Belge par naturalisation, écrivain par vocation, homme d'affaires par nécessité puisqu'il faut bien gérer ses droits. Il nous reçoit d'ailleurs dans ses bureaux à Ixelles. Toujours aussi aimable, affable, disert et pertinent.

Eric-Emmanuel Schmitt, c'est une entreprise, avec des bureaux, du personnel. C'est toujours vous qui écrivez, quand même ?

Bien sûr. Mais on m'a proposé à un moment de ma vie, quand les éditeurs ont vu que je n'étais pas seulement un nom mais une marque, comme ils disent, de me donner des aides pour que je n'aie plus qu'à signer mes livres. J'ai vraiment failli m'évanouir ce jour-là. Et fort heureusement je souffre plutôt d'hyperproductivité que d'infertilité.

Vous êtes l'auteur de théâtre francophone le plus joué dans le monde, vous apparaissez chaque année dans la liste des dix romanciers francophones qui ont le plus vendu, mais vous gardez le plaisir d'écrire vous-même, dans votre bureau ?

Ah oui ! Je suis juste dans l'émotion de sortir un livre à chaque fois. Parce que j'ai peur.

Vous avez peur, encore ?

Ah oui ! Heureusement. Quand je n'aurai plus peur, j'arrêterai.

Vous avez peur de quoi ?

Que ça ne plaise pas, que ça n'intéresse pas. Parce que je prends des risques, je change de genre, je traite de sujets tabous, comme la mort d'un enfant, comme Hitler ou l'Evangile selon Pilate. Je crois que c'est ce qui me plaît : prendre des risques, avoir peur, avoir rendez-vous avec des gens mais les emmener toujours ailleurs. Et quand le succès arrive, c'est toujours une surprise, une récompense.

Vous lisez les critiques ?

Oui, tout.

Ça vous agace.

Parfois, oui, parce c'est très à côté. Mais ça ne m'affecte pas profondément. Omar Sharif me disait : « Si tu n'es pas critiqué, tu n'es pas connu. » Et puis c'est la critique qui m'a permis d'avoir du succès.

Vous écrivez, vous réalisez des films, vous venez d'acheter un théâtre, vous allez jouer sur scène. Cela montre de l'ambition, de la boulimie, de l'orgueil ?

Du désir. Je crois vraiment que la vie doit être conduite par le désir. On doit faire les choses le mieux possible, on offre ça en pâture aux autres, et ce sont eux qui ouvrent les bras ou les ferment.

C'est une folie, l'achat d'un théâtre à Paris ?

Financièrement, oui. C'est un grand risque.

Qu'est-ce qui vous a motivé ?

La vraie raison, c'est que le monde théâtral a changé à Paris en 20 ans. Il n'y a plus que 5 ou 6 théâtres qui prennent le risque de faire des pièces qui ne sont pas que divertissantes. Pour moi, c'est le signe d'une grande pauvreté, de la crise, de la peur, de la frilosité de directeurs de théâtre.

Ce théâtre sera un monument à votre gloire ?

Non non. C'est un instrument de travail, de liberté, que nous nous sommes offert à trois : Bruno Metzger, l'agent qui s'occupe de mes droits depuis toujours, Francis Lombrail, un ancien commissaire-priseur spécialiste d'art contemporain, et moi. On a pris ce théâtre pour lui donner une ligne éditoriale : des textes contemporains de qualité, exigeants mais destinés au grand public. Il y aura des pièces de moi, mais aussi des auteurs francophones et étrangers.

Première pièce : « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran ». Ce n'est pas un grand risque.

Vous vous trompez. J'avais envie de le faire résonner aujourd'hui parce qu'on est dans une époque de rétrécissement identitaire et je trouve qu'il porte encore plus aujourd'hui qu'il y a 13 ans. Je serai très fier de faire un gros succès avec une pièce qui s'appelle Monsieur Ibrahim. C'est un risque, en fait. Je prends tout le temps des risques. J'ai l'air d'un sénateur des lettres qui a toujours du succès mais je suis beaucoup plus dangereux et fou qu'on le croit : je vais là où on ne m'attend pas.

Un théâtre à Paris. Pourquoi pas à Bruxelles, où vous vivez ?

La proposition théâtrale à Bruxelles est très cohérente, très diversifiée. Tandis qu'à Paris, je sens un creux.