60 ans de lutte contre le mal
DANIEL COUVREUR
vendredi 27 avril 2012, 10:42
Créé par le Français Jacques Martin, le journaliste Guy Lefranc écarte depuis 60 ans toutes les menaces qui pèsent sur l'humanité. Un nouvel album, quatre rééditions et une exposition rendent hommage à ce héros de trois millions d'albums. Axel Borg, son ennemi héréditaire, est fidèle au rendezvous de la méchanceté.
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En 1952, le jeune auteur français Jacques Martin regarde par-dessus l'épaule d'Edgar P. Jacobs, le nouveau maître du réalisme. Le Secret de l'Espadon a frappé les esprits et fait exploser les ventes du journal Tintin. Jacques Martin imagine à son tour une nouvelle arme de destruction massive avec La Grande Menace. Ce premier album du journaliste Guy Lefranc entrera dans la légende de la bande dessinée. En 60 ans, il s'est vendu à plus de 1,5 million d'exemplaires.
Guy Lefranc en version originale
La Galerie d'art du Sablon, Petits Papiers, expose jusqu'au 15 mai une impressionnante sélection de dessins originaux tirés des albums cultes de Lefranc. Les noirs et blanc minutieux d'un réalisme tranchant soulignent le degré de perfection atteint par Jacques Martin dans La Grande Menace ou Le Repaire du loup. Les couvertures des Portes de l'Enfer, de L'Opération Thor, de L'Oasis, de La Crypte ou de L'Apocalypse dressent un panorama des titres des années 1980 où le trait perd un peu de sa rigueur mais le sens de la mise en scène est intact. L'exposition joue à fond la carte de la nostalgie et fera rêver tous ceux qui portaient des culottes courtes à la grande époque du journal Tintin. DA.CV. Lefranc 1952-2012, Petits Papiers, 8-8a rue de Bodenbroeck, 1000 Bruxelles, du mercredi au dimanche de 11 à 18h30. Dépassé par le succès, Jacques Martin ne pourra pas mener de front les aventures de son reporter et celles d'Alix, son péplum romain. Après quatre albums devenus autant de classiques, de La Grande Menace au Mystère Borg, il s'entoure de collaborateurs pour tenir le rythme. A la fin des années 1980, la série s'essouffle. Les tirages se tassent.
En 2010, Jacques Martin disparaît. Aujourd'hui, le 23e titre, L'Eternel Shogun, créé par le Français Régric et le Bruxellois Robberecht, est imprimé à 50.000 exemplaires. Jimmy Van Den Haute, responsable éditorial de l'univers Jacques Martin chez Casterman, nous brosse le portrait des 60 ans de carrière de Guy Lefranc.
« Il a vendu plus de trois millions d'albums. Le plus mythique auprès du public reste Le Mystère Borg, le seul où le nom de son ennemi héréditaire apparaît dans le titre. La série parle surtout aux nostalgiques de l'âge d'or de la bande dessinée franco-belge. Au début des années 2000, Lefranc tirait encore à 80.000 exemplaires à la nouveauté. La série s'est essoufflée parce que Jacques Martin souhaitait la parution d'un album par an et que pour tenir le rythme nous avons dû multiplier les équipes. Jacques Martin est resté très impliqué dans les aventures de Lefranc. Mais dans les quinze dernières années de sa vie, ses problèmes oculaires ne lui permettaient plus d'intervenir sur le dessin. Pour rendre hommage à son talent, nous rééditons aujourd'hui les quatre premiers albums avec des projets de couvertures alternatifs mis au net par Régric, le dessinateur du nouveau Lefranc, L'Eternel Shogun ».
Pour célébrer le 60e anniversaire de Guy Lefranc, le scénariste Thierry Robberecht a choisi de remonter le temps et de raconter une histoire antérieure à La Grande Menace. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Nazis font cadeau de leurs dernières armes secrètes aux Japonais dans une tentative désespérée d'inverser le cours des armes
« Ce n'est pas un pastiche ni un scénario passéiste, assure Thierry Robberecht. Je pense simplement que les problèmes actuels sont l'héritage direct de ce qui s'est produit dans ces années-là. Jacques Martin lui-même avait le projet d'un retour de Lefranc dans l'immédiat après-guerre mais il n'a pas pu le réaliser. Il faut lire cette nouvelle aventure dans une perspective historique. L'Allemagne a réellement tenté d'envoyer des armes secrètes au Japon mais les Anglais ont coulé les bateaux. J'imagine simplement qu'il y en a un qui passe entre les lignes avec des ailes volantes à bord. De tels prototypes existaient. Jacobs s'en est inspiré dans Le Secret de l'Espadon pour l'Aile rouge d'Olrik. »
« J'en ai retrouvé les plans sur internet, précise Régric. Les Nazis ont laissé derrière eux énormément de plans d'armes secrètes que les Russes et les Américains ont récupérés. J'ai modélisée cette aile volante en 3D pour pouvoir la dessiner sous tous les angles et j'en ai fait une maquette pour l'exposition des 60 ans de Lefranc, qui se tient à Bruxelles chez Petits Papiers. ».
Borg, un méchant avec de l'étoffe
Axel Borg, l'éternel adversaire de Guy Lefranc est fidèle au rendez-vous de L'Eternel Shogun. Cette incarnation du mal est une figure emblématique de la série. Thierry Robberecht l'utilise à de bonnes fins : « J'ai beaucoup de respect pour les Japonais et les Allemands. Plus de soixante ans après la fin de la guerre, il ne s'agissait pas de continuer à en faire des monstres sanguinaires. Axel Borg a cet avantage d'être le catalyseur du mal et des complots contre l'humanité. Ce type de personnage nauséabond est très intéressant pour un scénariste, un peu comme Olrik dans Blake et Mortimer, même si chez Jacobs, tout est plus théâtral. Avec Borg et Olrik, la bande dessinée a inventé des méchants qui ont de l'étoffe ».
L'Eternel Shogun THIERRY ROBBERECHT ET RÉGRIC, Casterman, 48 p., 10,80 euros