Il avait inventé la machine à conquérir le monde

DANIEL COUVREUR

lundi 14 mai 2012, 14:29

Eddy Paape avait rêvé d'être clown mais en 1941, la guerre mettra un terme à sa jeune carrière de saltimbanque. Il frappe à la porte du studio de dessin animé CBA, où il va travailler aux côtés de quatre géants en herbe de la bande dessinée belge : Franquin, Morris, Roba et Peyo. Paape animera Zazou chez les Nègres et Le Chat de la Mère Michel.

Il avait inventé la machine à conquérir le monde

Eddy Paape à sa table à dessin sous les yeux de trois de ses héros célèbres : Valhardi, Marc Dacier et Luc Orient © le Lombard

En 1945, quand CBA ferme ses portes, il s'en va rejoindre ses anciens collègues aux Editions Dupuis. Il signe des illustrations pour le magazine féminin Bonnes Soirées, Jijé lui confie le personnage de Valhardi en 1946, qu'il plonge aussitôt dans l'univers clair-obscur du Château maudit et machiavélique de La machine à conquérir le monde.

Eddy Paape participe ensuite au lancement de Risque-Tout, un nouveau périodique des éditions Dupuis, plus adulte que le journal de Spirou, dans lequel il dessine le détective André Lefort sur un scénario de Jean-Michel Charlier mais le projet est trop en avance sur son temps. Risque-Tout s'arrête et Eddy Paape entame, toujours avec Jean-Michel Charlier, la série du reporter globe-trotter Marc Dacier, dont 13 titres seront publiés chez Dupuis avec un succès mitigé.

C'est en 1967 que Paape trouve enfin son public. Greg, le nouveau rédacteur en chef du journal Tintin, lui propose de mettre en scène un space opera. Ensemble, ils imaginent le héros Luc Orient, dont 18 albums paraîtront aux éditions du Lombard.

La saga de Luc Orient avec ses planètes de glace, de feu ou d'angoisse, s'inscrit dans la tradition de la science-fiction américaine. Les épisodes des Maîtres de Terrango, des Dragons de Feu, du Rivage de la Fureur ou du Secret des 7 lumières vont marquer l'histoire belge du fantastique.

Après Luc Orient, Eddy Paape mettra encore en scène les albums de Tommy Blanco, de Yorik des Tempêtes, d'Udolfo, de Carol Détective, de Johnny Congo… sans jamais retrouver la magie de l'odyssée de l'espace des Luc Orient.

Entre-temps, l'auteur fait école. Dès la fin des années 1960 et jusqu'en 1985, il donne les premiers cours de bande dessinée à l'Institut Saint-Luc de Bruxelles puis à l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Gilles. « La bédé a toujours été jeune d'esprit et moi aussi, disait-il. Quand Saint-Luc a voulu mettre à son programme des cours de bédé, ils ont pensé à Hergé et à Franquin. Ils n'étaient pas disponibles et ils ont dû souffler mon nom. J'ai eu comme élèves Andreas (Rork), Plantu (le caricaturiste du journal Le Monde), Cossu (Alceister Crowley), Berthet (Pin-up), Schuiten (Les Cités obscures), Grenson (Niklos Koda), Godi (Ducobu) et une centaine d'autres… »

Eddy Paape allait fêter ses 92 ans le 3 juillet prochain. Il était né à Liège. Les éditions du Lombard venaient de rééditer l'intégrale de Luc Orient en cinq beaux volumes. Alain De Kuyssche a consacré à l'artiste une monographie au titre éloquent : Eddy Paape, la passion de la page d'après. L'auteur préférait pour sa part tout oublier afin d'être sûr de toujours pouvoir se réinventer.